La victoire de José Antonio Kast à l’élection présidentielle au Chili ravive la peur au sein des communautés migrantes. Parmi elles, les Haïtiens, déjà durement éprouvés par les politiques migratoires hostiles aux États-Unis sous Donald Trump et en République dominicaine sous Luis Abinader, redoutent un nouveau durcissement. Alors qu’Haïti s’enfonce dans une crise sécuritaire, politique et humanitaire sans précédent, l’exil semble devenir un piège sans issue.

Le soir du 14 décembre, dans un appartement modeste d’Antofagasta, au nord du Chili, le silence s’est installé devant l’écran de télévision. Lorsque la victoire de José Antonio Kast est apparue en lettres blanches, le mari d’Isarela a baissé la tête.

« Il va falloir refaire nos valises », a-t-il murmuré.

Dans cette ville minière de 400 000 habitants, où près de 20 % de la population est étrangère, cette phrase résume aujourd’hui l’état d’esprit de milliers de migrants. À l’annonce de l’élection du candidat d’extrême droite, l’inquiétude s’est propagée comme une traînée de poudre.

La peur comme horizon politique

Élu sur un discours sécuritaire et nationaliste, José Antonio Kast a fait de la lutte contre l’immigration irrégulière l’un des piliers de sa campagne. Promesses de fermeté, renforcement des expulsions, discours associant immigration et insécurité : autant d’éléments qui nourrissent aujourd’hui un climat d’angoisse parmi les étrangers vivant au Chili.

Isarela, Péruvienne installée depuis plus de onze ans, vit avec un permis de séjour expiré depuis 2019. Malgré plusieurs démarches, son dossier reste bloqué. « On me demande d’attendre, mais quand Kast entrera en fonctions en mars 2026, est-ce que je ne vais pas être arrêtée avant même d’avoir une réponse ? », s’interroge-t-elle.

Cette incertitude administrative est devenue une arme silencieuse contre les migrants les plus précaires.

Les Haïtiens, une cible invisible mais constante

Parmi les communautés les plus exposées figurent les Haïtiens. Arrivés massivement au Chili à partir de 2015, ils avaient vu dans ce pays une alternative à l’exil vers l’Amérique du Nord. Aujourd’hui, beaucoup ont le sentiment d’avoir fait fausse route.

Barrière linguistique, discriminations raciales, emplois précaires, lenteurs administratives : leur quotidien est déjà marqué par l’instabilité. La victoire de l’extrême droite ne fait qu’aggraver un sentiment d’abandon.

« On a fui Haïti pour survivre, pas pour être traqués », confie un Haïtien vivant à Santiago depuis sept ans. « Mais partout où nous allons, on nous fait comprendre que nous ne sommes pas les bienvenus. »

Une hostilité qui traverse les frontières

La situation des Haïtiens au Chili s’inscrit dans une dynamique régionale plus large.

Aux États-Unis, la présidence de Donald Trump a durablement marqué la communauté haïtienne par des expulsions massives et la remise en cause de dispositifs de protection temporaire.

En République dominicaine, le président Luis Abinader a assumé une politique de durcissement brutal : rafles, expulsions accélérées, discours nationalistes visant explicitement les migrants haïtiens, y compris les femmes enceintes et les enfants.

Avec l’élection de José Antonio Kast, le Chili pourrait rejoindre cette liste de pays où l’immigration haïtienne devient un problème politique plutôt qu’une réalité humaine.

Le retour en Haïti, une impasse

Pour ces migrants, l’idée d’un retour en Haïti relève presque de l’absurde. Le pays traverse l’une des pires crises de son histoire : gangs armés contrôlant des territoires entiers, enlèvements quotidiens, effondrement des services publics, crise humanitaire aiguë, absence totale de perspectives économiques et politiques.

« Revenir aujourd’hui, c’est risquer sa vie », tranche un père de famille haïtien. « Beaucoup d’entre nous n’ont plus de maison, plus de travail, parfois plus de famille là-bas. »

L’exil, censé être une solution temporaire, s’est transformé en piège permanent.

Boric face à une responsabilité de dernière heure

Avant l’entrée en fonctions de José Antonio Kast, les appels se multiplient pour que le président sortant, Gabriel Boric, prenne des mesures urgentes. Organisations de défense des droits humains et collectifs migrants plaident pour une régularisation exceptionnelle, afin de protéger des milliers de familles contre des expulsions arbitraires.

Car au-delà des débats idéologiques, ce sont des vies humaines qui sont en jeu. Des travailleurs essentiels, des parents, des enfants scolarisés, qui contribuent à l’économie chilienne tout en restant juridiquement invisibles.

Un exil sans refuge

Pour les Haïtiens du Chili, la victoire de l’extrême droite n’est pas seulement un événement électoral. Elle symbolise un monde qui se referme.

Entre des pays d’accueil de plus en plus hostiles et une Haïti livrée au chaos, ils se retrouvent coincés dans un entre-deux cruel : ni vraiment acceptés ici, ni capables de rentrer là-bas.

À travers leur situation, c’est toute la faillite de la solidarité régionale et internationale face à la crise haïtienne qui se révèle.

Et une question demeure, lancinante : jusqu’où faudra-t-il aller pour que la dignité des migrants cesse d’être une variable politique ?

By Tanes DESULMA

Tanes DESULMA, Rédacteur en chef d’Alternance-Media, je suis diplômé en journalisme de l’ICORP et en droit public de l’École de Droit de La Sorbonne. Passionné par l’information et la justice, je m’efforce de proposer un journalisme rigoureux et engagé.

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