Dans une publiée à « ALTERNANCE MÉDIA « , le professeur Jean Pierre Rodrigue Mathieu, recteur de l’Université Royale d’Haïti, revient sur ce qu’il considère comme des dérives administratives au sein de la Direction de la formation et du perfectionnement en sciences de la santé (DFPSS) du Ministère de la Santé Publique et de la Population. Il s’inquiète notamment des conditions d’organisation de l’internat et du service social des jeunes médecins, ainsi que de la situation institutionnelle de l’Université Royale d’Haïti.
Par Jean Pierre Rodrigue Mathieu , Recteur de l’Université Royale d’Haïti , docteur en Relations internationales et auteur de « Réorganiser l’État »
Le pays est à nous tous. Toute action bienfaitrice entreprise par quiconque mérite attention et appréciation. La décision d’agir naît d’un besoin d’avancement au bénéfice de toute la société.
Il importe pourtant de rappeler une réalité que beaucoup ignorent : nombre d’initiatives prises dans nos ministères, notamment au sein du Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP), par l’intermédiaire de la Direction de la formation et du perfectionnement en sciences de la santé (DFPSS), ne sont pas toujours discutées dans les instances collégiales prévues à cet effet.
Or le rôle du MSPP est clair : il consiste à assurer la régulation de la pratique médicale conformément à la législation en vigueur. Pourtant, certaines pratiques administratives récentes semblent s’éloigner de cette mission.
Sous l’autorité de l’ancien directeur de la DFPSS, plusieurs mesures ont été introduites qui affectent directement les étudiants en médecine appelés à accomplir leur internat et leur service social. Ces décisions ont eu pour conséquence d’imposer des charges financières importantes qui n’avaient jamais été prévues par l’État.
Ainsi a été instauré un pré-internat particulièrement coûteux, suivi d’un internat dont le coût atteindrait près de 28 000 dollars, tandis que le service social, depuis 2022, est devenu lui aussi onéreux pour de nombreux jeunes médecins.
Ces dispositions contrastent avec les principes établis par l’État haïtien. Traditionnellement, l’internat est unique, d’une durée d’un an, gratuit et assorti d’une allocation mensuelle versée aux internes. L’État prévoit également leur hébergement dans les hôpitaux où se déroulent les stages.
Or ce privilège a été supprimé, obligeant les internes à assumer eux-mêmes des frais de logement souvent élevés.
Le service social, quant à lui, trouve son origine dans un décret adopté sous la présidence de Élie Lescot. Ce texte exigeait que les étudiants ayant bénéficié d’une bourse de l’État en médecine consacrent deux années de service au système public de santé afin de restituer une partie de cet investissement national.
Toutefois, aucune réforme n’a véritablement précisé la situation des étudiants ayant poursuivi leurs études dans des institutions privées de médecine. Malgré ce vide juridique, ces derniers se trouvent aujourd’hui contraints d’effectuer ce service social, parfois assorti de frais considérables.
C’est dans ce contexte que s’est développé un différend avec l’Université Royale d’Haïti (URH).
Depuis 2022, les promotions de cette institution rencontrent des difficultés répétées pour accéder aux stages hospitaliers nécessaires à la poursuite de leur formation. Cette situation contraste pourtant avec les engagements formels de l’État.
Un accord-cadre signé le 8 janvier 2019 entre le MSPP et l’URH prévoyait explicitement l’accès à l’Hôpital Saint-Michel de Jacmel pour la réalisation des stages d’internat et de stages hospitaliers.
Malgré cet accord, l’accès à cet établissement a été entravé à plusieurs reprises.
Dans le même temps, un consortium baptisé CUREME a été créé. L’Université Royale d’Haïti s’est vue contrainte d’y adhérer pour que ses étudiants puissent poursuivre leurs stages d’internat à Jacmel.
Sous la pression et afin de ne pas pénaliser ses finissants, l’université a accepté d’y participer, tout en se réservant le droit d’en exposer ultérieurement les implications.
Cependant, plusieurs interrogations demeurent. Les réunions de ce consortium se sont tenues dans la clinique privée du directeur de la DFPSS, et le recteur de l’URH n’y a jamais été convié.
Plus grave encore, des étudiants ayant effectué toutes leurs études à l’URH ont été invités à demander une équivalence auprès d’une autre université afin d’obtenir leur diplôme.
Cette situation a entraîné une défection progressive d’étudiants et suscité de nombreuses plaintes, notamment de la part d’internes affirmant ne jamais avoir reçu les chèques qui leur étaient dus.
Ces pratiques nourrissent un sentiment préoccupant : celui d’une déstabilisation progressive de la formation médicale en Haïti, où certaines facultés privées semblent bénéficier d’une reconnaissance variable selon des critères peu transparents.
Il convient pourtant de rappeler que l’Université Royale d’Haïti possède :
une autorisation officielle délivrée en octobre 1990 ; une licence d’État obtenue en août 1994.
Ces décisions ont été confirmées par les autorités nationales en vertu des articles 208, 211 et 211-1 de la Constitution.
L’accréditation constitue une simple autorisation d’accès, tandis que la licence représente une reconnaissance juridique pleine et entière.
Aujourd’hui, les autorités de la République sont interpellées afin que les droits acquis par l’Université Royale d’Haïti puissent être pleinement respectés.
Car dans un État de droit, les décisions administratives ne doivent jamais être guidées par des rivalités personnelles ou des intrigues institutionnelles. Elles doivent être guidées par la loi.
Docteur Jean Pierre Rodrigue Mathieu