Faute d’un accord politique fédérateur au lendemain de la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition (CPT), l’Exécutif haïtien bascule une nouvelle fois dans une configuration monophalisée. Alix Didier Fils-Aimé se retrouve seul aux commandes de l’État, dans un contexte de crise sécuritaire, politique et économique profonde, rappelant la gouvernance d’Ariel Henry. Un pari risqué pour une transition sans boussole collective, analyse , dans son éditorial, Willy DESULMA, directeur adjoint de la rédaction « ALTERNANCE MÉDIA «
Un 7 février sans cap politique clair
Le 7 février 2026, date symbolique de l’ordre constitutionnel haïtien, devait marquer un tournant. Il a surtout révélé l’incapacité persistante de la classe politique et de la société civile à produire un accord fédérateur pour encadrer la transition post-CPT.
Malgré de multiples consultations impliquant des acteurs politiques influents, des organisations de la société civile et des médiations informelles, aucune formule n’a fait l’unanimité. L’option d’un Exécutif bicéphale, pourtant défendue par plusieurs secteurs, n’a pas trouvé de consensus.
Une issue annoncée, un scénario déjà vu
Quelques jours avant l’échéance, André Michel l’avait publiquement prédit :
« Il n’y a pas de formule qui fasse l’unanimité ; l’Exécutif sera laissé au Conseil des ministres pour gérer la transition. »
Les faits lui ont donné raison. En l’absence d’accord politique, Alix Didier Fils-Aimé prend de facto le contrôle de l’Exécutif, renouant avec une configuration déjà expérimentée sous l’administration d’Ariel Henry : un pouvoir centralisé, sans contrepoids politique structuré, soutenu par la communauté internationale mais fragilisé sur le plan interne.
Un pouvoir solitaire, des gestes forts dès les premières heures
Quelques minutes après son adresse à la Nation, le Premier ministre opère déjà des changements au sein du gouvernement et dans plusieurs municipalités de la zone métropolitaine de Port-au-Prince.
Des noms circulent pour la mairie de Port-au-Prince, avec des ajustements annoncés également pour Pétion-Ville. Dans le même temps, le ministre de l’Économie et des Finances est le premier à être écarté du gouvernement.
Ces décisions rapides traduisent une volonté d’imprimer une autorité politique immédiate. Elles posent aussi la question de la gouvernance sans large assise politique.
Gouverner sans accord : pari d’autorité ou impasse politique ?
La question centrale demeure : le Premier ministre acceptera-t-il d’ouvrir un nouveau processus de dialogue pour rendre l’Exécutif bicéphale ou construire un accord politique inclusif et viable ?
Peut-il stabiliser le pays en dehors de tout cadre politique consensuel ? Est-il prêt à intégrer l’ensemble des secteurs — politiques, économiques, sociaux et religieux — autour d’un compromis minimal de gouvernabilité ?
Sans consensus, le pouvoir risque de rester suspendu à un équilibre fragile entre légitimité internationale et déficit de légitimité interne.
Gouverner un pays économiquement en asphyxie
Sur le plan économique, Alix Didier Fils-Aimé hérite d’un État en quasi-faillite : inflation persistante, gourde affaiblie, recettes fiscales sous pression, dépenses sécuritaires en hausse et dépendance accrue à l’aide extérieure.
La centralisation de l’Exécutif peut faciliter des décisions rapides en matière budgétaire et sécuritaire. Mais sans accord politique, toute réforme structurelle — fiscalité, investissements publics, relance de l’activité — risque de buter sur un déficit de confiance des acteurs économiques et sociaux.
Entre espoir, scepticisme et soutien international
Dans l’opinion, les réactions sont partagées. Certains secteurs saluent l’arrivée d’Alix Didier Fils-Aimé comme une opportunité de rupture dans un contexte d’urgence nationale. D’autres dénoncent un retour à une gouvernance solitaire, perçue comme un recyclage du modèle Ariel Henry.
Soutenu par la communauté internationale, le Premier ministre devient, de fait, un « super Premier ministre », concentrant pouvoirs et responsabilités dans une transition sans filet politique.
Un pouvoir fort, mais isolé
Le 7 février 2026 n’a pas produit l’accord politique attendu. Il a surtout acté l’échec collectif des élites politiques et de la société civile à proposer une sortie de crise concertée.
Alix Didier Fils-Aimé gouverne désormais seul, dans un pays fragmenté, sous pression sécuritaire, sociale et économique. Reste à savoir si ce pouvoir solitaire ouvrira la voie à une stabilisation réelle — ou s’il prolongera, une fois de plus, la transition sans horizon clair.