Depuis son installation, le Conseil présidentiel de transition (CPT) s’est éloigné, étape après étape, de l’esprit et de la lettre de l’accord politique du 3 avril 2024. Conçu comme un cadre minimal de neutralité, de stabilité et de retour à l’ordre constitutionnel, cet accord est aujourd’hui fragilisé par des violations répétées. L’annonce de Gérald Gilles, conseiller président en fonction, de sa candidature à la présidence de la République en est l’illustration la plus flagrante, observe, dans sa chronique, Ralph Siméon éditorialiste politique « ALTERNANCE MÉDIA « …
Le texte du 3 avril est pourtant sans équivoque : les membres du CPT doivent s’abstenir de toute activité ou ambition électorale. Cette clause n’est ni symbolique ni secondaire. Elle constitue la clé de voûte d’une transition crédible, destinée à éviter les conflits d’intérêts et à garantir l’impartialité du processus. En se déclarant publiquement candidat tout en conservant son statut de conseiller, Gérald Gilles viole un engagement collectif et fragilise la légitimité de l’ensemble du dispositif transitoire.
Mais cette démarche individuelle ne saurait être dissociée du bilan global du CPT. Près de vingt-quatre mois après le lancement de la transition, les résultats restent inexistants au regard de la feuille de route annoncée. L’insécurité continue de s’aggraver, des territoires entiers échappent toujours au contrôle de l’État, aucun référendum constitutionnel n’a été organisé et aucune élection crédible n’est en perspective. La transition, censée être un pont vers la démocratie, s’est transformée en une période d’attente improductive.
Dans ce contexte, l’initiative de Gérald Gilles apparaît comme une stratégie de repositionnement personnel. Alors qu’il fait l’objet de dossiers judiciaires pour corruption et demeure sous le regard attentif des États-Unis, sa sortie politique ressemble à une tentative de se doter d’un parapluie politique. L’ambition présidentielle, affichée prématurément, semble moins guidée par un projet national que par la volonté de transformer une position institutionnelle fragile en posture de leadership.
Cette logique s’inscrit dans une tradition politique haïtienne bien connue : lorsque la responsabilité devient inconfortable, l’ambition électorale sert de refuge ; lorsque la légitimité institutionnelle vacille, la candidature devient bouclier. En brouillant ainsi les frontières entre mission transitoire et calcul partisan, Gérald Gilles illustre une confusion persistante entre intérêt général et survie politique.
Plus préoccupant encore, cette déclaration crée un précédent dangereux. Si un membre du CPT peut ouvertement s’affranchir des règles fondatrices sans conséquence immédiate, l’accord du 3 avril perd toute valeur normative. Le signal envoyé à la population est clair et dévastateur : les engagements politiques sont négociables, et les règles ne s’appliquent qu’en fonction des rapports de force.
Au-delà du cas Gilles, la responsabilité du CPT est pleinement engagée. En tolérant ou en banalisant ces dérives, l’institution valide une transition à géométrie variable, incapable d’imposer discipline, exemplarité et redevabilité. Or, sans ces principes, aucune amélioration durable de la sécurité n’est possible, et aucune élection crédible ne peut être organisée.
Haïti ne manque ni d’accords ni de promesses. Ce qui fait défaut, une fois encore, c’est la volonté politique de rompre avec les pratiques qui ont miné l’État. Tant que la transition restera un espace d’opportunités individuelles plutôt qu’un devoir collectif, le pays demeurera éloigné de la voie démocratique qu’il prétend retrouver.
L’annonce de Gérald Gilles n’est donc pas un simple fait politique. Elle est le symptôme d’une transition en perte de sens, d’un cadre institutionnel fragilisé et d’un échec collectif qui appelle, plus que jamais, à une clarification politique et morale.