Il y a des séquences politiques qui, à force de se répéter, finissent par perdre toute crédibilité. Le pseudo dialogue national lancé par le Conseil présidentiel de transition (CPT) s’inscrit clairement dans cette logique de déjà vu, tristement familière aux Haïtiens. Sous Ariel Henry, la formule avait déjà servi de paravent politique pour gagner du temps, neutraliser les oppositions et préparer une succession verrouillée. Aujourd’hui, le décor change, mais la méthode demeure, observe, dans sa chronique, Ralph Siméon, éditorialiste politique « ALTERNANCE MÉDIA «
Malgré le boycott manifeste d’une large partie de la classe politique et de secteurs influents de la société civile, les conseillers présidents Leslie Voltaire, Smith Augustin, Gérald Gilles, Laurent Saint Cyr et le docteur Frinel Joseph persistent dans une démarche qui apparaît moins comme une recherche de consensus national que comme une stratégie de survie politique à l’approche du 7 février 2026.
Un dialogue sans les acteurs clés
Les communiqués de la présidence parlent d’« avancées significatives » et de « succès » à l’issue de trois journées de consultations. Sur le papier, les rencontres avec COPPOS Haïti, KOREPAD, des représentants annoncés de l’Accord Montana, de l’Accord du 21 décembre, de CONAI, de CONASOC, du secteur syndical, du vodou ou encore du Forum des anciens parlementaires donnent l’illusion d’une démarche inclusive.

Dans la réalité, plusieurs figures de proue de ces regroupements ont publiquement démenti leur participation ou revendiqué leur refus de répondre à l’invitation du CPT. Me André Michel et Sorel Jacinthe pour l’Accord du 21 décembre, Ted Saint Dic pour l’Accord dit de Montana, ont clairement indiqué dans les médias qu’ils ne reconnaissent pas la légitimité du Conseil présidentiel pour mener de telles discussions. Leur argument est simple et politiquement lourd de sens : le CPT est à la fois juge et partie, puisqu’il cherche à organiser l’après 7 février 2026 tout en étant directement concerné par la question de sa propre succession.
La stratégie de la division
Face à ce refus majoritaire, le CPT semble avoir opté pour une manœuvre bien connue de la politique haïtienne : diviser pour mieux régner. En l’absence d’un accord global avec les structures représentatives, l’exécutif transitoire tente de rallier des fractions, des groupes minoritaires ou des individus présentés comme « représentants », mais dont la capacité réelle à engager leurs bases est pour le moins discutable.
Cette méthode, loin de renforcer le consensus, fragilise davantage le tissu politique national. Elle alimente la méfiance, exacerbe les rivalités internes et jette le discrédit sur un processus déjà contesté. En prétendant avoir rencontré des accords qui, dans leur majorité, dénoncent la démarche, le CPT s’expose à une crise de crédibilité dont les conséquences pourraient être lourdes.
Une quête de légitimité personnelle
Au fond, la question centrale demeure la même : à qui profite ce dialogue ? Les faits observables laissent penser que l’objectif principal n’est pas la stabilité institutionnelle du pays, mais la recherche d’un appui politique minimal permettant à une partie du CPT de peser, voire de se maintenir, dans l’architecture du pouvoir après le 7 février 2026.
Cette démarche mortifère, pour reprendre le terme employé par plusieurs acteurs politiques, risque d’aboutir à l’effet inverse de celui affiché. Au lieu de préparer une transition apaisée, elle pourrait accentuer la fragmentation politique et ouvrir la voie à une nouvelle crise de légitimité, dans un contexte déjà marqué par l’insécurité, l’effondrement économique et la perte de confiance généralisée envers les institutions.
Haïti face à ses illusions politiques
L’histoire récente l’a démontré : aucun dialogue imposé, sélectif ou instrumentalisé ne peut produire un consensus durable. Tant que les autorités de transition refuseront de reconnaître leurs propres limites, tant qu’elles persisteront à confondre dialogue national et calcul de succession, Haïti restera prisonnière de ces cycles politiques stériles.
À l’heure où le pays a besoin de clarté, de courage politique et de ruptures véritables, le CPT semble malheureusement s’inscrire dans la continuité des pratiques qu’il était censé dépasser. Et c’est précisément là que réside le véritable échec de ce dialogue annoncé comme national, mais vécu par beaucoup comme une mise en scène de plus.