La récente hausse des prix du carburant en Haïti met en lumière bien plus qu’un simple ajustement économique : elle révèle une crise profonde de gouvernance et un affaiblissement inquiétant de l’autorité de l’État. Fixé officiellement à 725 gourdes le gallon de gazoline, le prix est pourtant appliqué de manière inégale sur le territoire. Dans plusieurs villes de province, notamment dans le Grand Sud, il atteint déjà 800 gourdes, sous l’impulsion de syndicats et d’acteurs locaux, en contradiction avec les décisions du pouvoir central, relève, dans son éditorial, Willy DESULMA, directeur adjoint de la rédaction d’ « Alternance Média »..
Ce désordre s’explique en grande partie par la montée en puissance des groupes armés qui imposent des “postes de péage” sur les routes nationales. Les chauffeurs, contraints de payer ces droits de passage illégaux, répercutent ces coûts sur les tarifs du transport. Il en résulte un affrontement direct avec les passagers, qui refusent de payer au-delà des prix fixés par l’État. Ce conflit quotidien illustre un dilemme fondamental : entre légalité tarifaire et réalité sécuritaire, c’est la loi du plus fort qui s’impose.
En tolérant implicitement des variations de prix liées à ces pratiques, l’État envoie un signal dangereux : celui d’une normalisation de l’illégalité. Pire encore, cette situation fragmente le marché national du carburant et du transport, créant une économie à plusieurs vitesses où les règles ne sont plus les mêmes selon les territoires.
Les conséquences économiques sont lourdes. La hausse du carburant alimente directement l’inflation, renchérit les coûts de transport et réduit drastiquement le pouvoir d’achat des ménages. Selon les tendances observées ces dernières années, une augmentation de 30 % du prix du carburant peut entraîner une hausse généralisée des prix des biens de première nécessité. Pourtant, aucun ajustement salarial significatif n’est venu compenser ce choc. Les ménages, déjà fragilisés, absorbent seuls le coût de cette crise.
Face à cette situation, les autorités évoquent un programme de subventions ciblées, estimé à 7 milliards de gourdes, destiné notamment aux chauffeurs et aux familles vulnérables. Mais dans un contexte marqué par l’absence de mécanismes transparents et de registres sociaux fiables, cette mesure suscite de fortes inquiétudes. Le risque de favoritisme et de distribution clientéliste est élevé, dans un pays où l’accès aux aides publiques dépend souvent de réseaux d’influence plutôt que de critères objectifs.
Une réponse structurelle s’impose. Plutôt que des mesures ponctuelles et inefficaces, l’État devrait investir dans des solutions durables : la mise en place de transports publics accessibles et subventionnés, notamment pour les élèves, les étudiants, les enseignants et les travailleurs du secteur public et industriel. Parallèlement, une révision du salaire minimum et des rémunérations dans la fonction publique devient indispensable pour restaurer un minimum de justice sociale.
Au-delà de la question du carburant, c’est la capacité même de l’État à réguler, protéger et organiser la vie économique qui est aujourd’hui en jeu. Sans une reprise en main de l’autorité publique et une vision cohérente des politiques économiques et sociales, chaque hausse de prix continuera d’aggraver les fractures déjà profondes de la société haïtienne.