L’ ÉDITO
Lorsqu’une femme engagée dans la vie publique devient la cible d’attaques répétées sans qu’aucun fait établi ne lui soit reproché, la question qui se pose n’est plus seulement politique. Elle devient démocratique, estime dans son éditorial, Tanes DESULMA directeur de la rédaction « Alternance Média «
La lettre adressée à l’Office de la Protection du Citoyen (OPC) par Marjory Michel, ancienne ministre à la condition féminine, s’inscrit dans ce contexte. Au-delà de son cas personnel, elle met en lumière une réalité plus large : celle d’une violence numérique persistante, dirigée de manière disproportionnée contre les femmes.
Une cible sans contentieux
Il est difficile de comprendre l’intensité des attaques visant Marjory Michel au regard de son parcours.
À ce jour, aucun élément public ne fait état :de poursuites judiciaires engagées à son encontre, de procédures administratives la mettant en cause, ni d’accusations documentées de corruption.
Dans un environnement politique haïtien marqué par de nombreuses controverses, y compris à l’échelle internationale, cette absence de contentieux interpelle.Elle invite à s’interroger sur la nature des attaques dont elle fait l’objet, notamment celles relayées sur certaines plateformes numériques.
La frontière du débat public
La critique est inhérente à toute démocratie. Elle en constitue même un fondement.
Mais elle suppose une condition essentielle : reposer sur des faits, des positions ou des décisions clairement identifiables.Lorsque la parole publique se transforme en mise en cause personnelle, en stigmatisation ou en disqualification systématique, elle s’éloigne de ce cadre.La question posée est alors celle des limites : à partir de quel moment la critique cesse-t-elle d’être un exercice démocratique pour devenir une forme de violence ?
Une violence genrée
Le cas de Marjory Michel n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un phénomène plus large, observé dans de nombreuses sociétés : l’exposition accrue des femmes à la violence verbale et symbolique dans l’espace public, en particulier numérique.
Cette violence prend des formes spécifiques :
attaques sur la légitimité, disqualification personnelle, tentatives de décrédibilisation systématique.Elle contribue, de fait, à restreindre l’espace d’expression des femmes engagées.
Un débat politique appauvri
Certaines critiques adressées à Marjory Michel évoquent son positionnement politique passé, notamment son soutien à l’ancien Premier ministre Ariel Henry.Ce type d’argument relève du débat démocratique. Il suppose toutefois d’être traité comme tel : par la confrontation d’idées, d’analyses et de bilans.
Or, la substitution de l’attaque personnelle au débat de fond tend à appauvrir la discussion publique.
Dans un contexte où la situation nationale demeure particulièrement dégradée, cette dérive interroge la capacité collective à produire un débat politique structuré.
L’indépendance comme vulnérabilité
Une autre dimension, moins visible, mérite d’être soulignée : celle des rapports entre pouvoir politique, influence médiatique et ressources.
Dans un environnement où l’accès à la visibilité peut dépendre de moyens financiers ou de réseaux d’influence, l’absence de tels leviers peut constituer une fragilité.Elle peut aussi être interprétée comme un signe d’indépendance.
Prendre position
Alternance Média , revendique une ligne éditoriale indépendante et progressiste.
Dans ce cadre, il apparaît nécessaire d’affirmer un principe simple :la dénonciation de la violence, sous toutes ses formes, ne relève pas d’un engagement partisan, mais d’une exigence démocratique.
Soutenir les femmes exposées à des formes de harcèlement dans l’espace public ne consiste pas à suspendre l’esprit critique.

Il s’agit de refuser que la violence se substitue au débat.
Une responsabilité collective
La saisine de l’OPC et du ministère à la Condition féminine et aux Droits des femmes, ainsi que la réponse de ce dernier, ouvrent désormais un espace institutionnel de traitementMais la réponse ne saurait être uniquement institutionnelle.
Elle engage également :
les acteurs médiatiques, les responsables politiques, les organisations des Droits Humains et, plus largement, l’ensemble de la société.Refuser la banalisation de la violence verbale et numérique constitue une condition nécessaire à la préservation du débat démocratique.
Marjory Michel n’est pas seule. Mais au-delà de sa situation, c’est la place des femmes dans l’espace public qui est en jeu.La question posée est simple : une société peut-elle durablement prétendre au débat démocratique tout en tolérant des formes de violence qui en excluent certaines voix ?