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Il fut un temps où l’ingérence américaine en Haïti se drapait dans le langage feutré de la diplomatie. Des communiqués prudents, des appels à la retenue, des rappels à l’ordre formulés au nom de la stabilité régionale. Ce temps est révolu.

Les déclarations récentes du département d’État américain et, plus grave encore, du Bureau des affaires hémisphériques marquent une rupture nette. Les États-Unis ne se contentent plus d’orienter la transition haïtienne ou de fixer des lignes rouges. Ils s’arrogent désormais le droit de qualifier publiquement des représentants de l’État haïtien de criminels, de les assimiler à des gangs armés et de nier toute légitimité politique à des autorités pourtant reconnues et installées avec leur bénédiction initiale.

Ce glissement n’est ni anodin ni improvisé. Il traduit une logique de domination assumée, où Haïti n’est plus considérée comme un État souverain en crise, mais comme un territoire sous tutelle morale et politique, dont les dirigeants peuvent être publiquement humiliés sans la moindre forme diplomatique.

En affirmant que certains membres du Conseil présidentiel de transition ne sont pas des patriotes mais des criminels, Washington franchit une ligne dangereuse. Ce type de discours, habituellement réservé à des groupes armés ou à des organisations terroristes, est désormais appliqué à des acteurs politiques, sans procès, sans enquête publique, sans mécanisme international contradictoire.

Il ne s’agit plus ici de lutte contre la corruption ou de pression en faveur de la bonne gouvernance. Il s’agit d’une délégitimation méthodique de l’État haïtien, orchestrée par une puissance étrangère qui s’autorise à désigner les bons et les mauvais dirigeants, les fréquentables et les infréquentables.

Cette posture est d’autant plus troublante que les États-Unis ont été des acteurs centraux dans la mise en place de l’architecture actuelle du pouvoir de transition. Les mêmes autorités aujourd’hui vilipendées ont été hier tolérées, soutenues ou reconnues, au nom du pragmatisme et de la stabilité. Les qualifier aujourd’hui de criminels revient à reconnaître implicitement l’échec, voire la duplicité, de cette stratégie internationale.

Mais au-delà du fond, c’est la forme qui choque et inquiète. Un État souverain, aussi fragile soit-il, ne peut être traité comme un simple exécutant fautif rappelé à l’ordre par un tuteur. Cette manière de parler d’Haïti, et surtout aux Haïtiens, alimente un sentiment d’humiliation nationale déjà profondément enraciné dans l’histoire du pays.

Pire encore, ce discours contribue à affaiblir davantage les institutions haïtiennes en les exposant à la défiance populaire, tout en renforçant l’idée que le véritable pouvoir se situe ailleurs, à Washington, à Ottawa ou dans d’autres capitales occidentales.

À force de dénoncer l’absence de légitimité électorale, les États-Unis oublient opportunément leur propre responsabilité dans l’enlisement du processus politique haïtien. À force de brandir la menace de sanctions, ils substituent la contrainte extérieure au débat démocratique interne.

Haïti n’a pas besoin d’être administrée par tweets interposés, ni d’être gouvernée par l’intimidation diplomatique. Elle a besoin de cohérence, de respect institutionnel et d’un accompagnement qui ne se transforme pas en mise sous tutelle verbale.

En s’autorisant à traiter publiquement des représentants de l’État haïtien comme des criminels, Washington ne combat pas l’instabilité. Il l’entretient. Il ne renforce pas la démocratie. Il en fragilise les derniers vestiges.

Et surtout, il envoie un message clair aux Haïtiens
leur souveraineté reste conditionnelle
leur dignité négociable
leur État, toujours suspect.

By Ralph Siméon

Ralph SIMÉON- journaliste engagé, animateur et entrepreneur. J'ai fait mes premiers pas à Radio Haïti Inter, média emblématique et référence nationale. En France, j'ai cofondé Haïti Tribune avant de rejoindre le service créole de Radio France Internationale ( RFI). Mon parcours incarne un engament constant en faveur de l'information , du lien social et de la valorisation d' Haïti sur la scène internationale.

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