En rompant unilatéralement le protocole d’accord avec l’École Normale Supérieure, le Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle ne met pas seulement fin à un cadre administratif : il envoie un signal de désengagement à toute une génération formée pour servir l’école publique, dans un contexte où la profession enseignante s’appauvrit, se dévalorise et perd ses rares mécanismes d’intégration, analyse dans son éditorial, Willy DESULMA, Normalien et directeur adjoint de la rédaction « ALTERNANCE MÉDIA «
L’ENS n’est pas une école comme les autres. Elle constitue l’un des piliers de la formation des enseignants du secondaire en Haïti, créée par l’État pour répondre aux besoins structurels du système éducatif en ressources humaines qualifiées. Le protocole signé avec le MENFP offrait aux étudiants normalien·ne·s un parcours clair : formation, stage dans les lycées et écoles publiques, puis perspective d’intégration dans la fonction publique éducative. Ce dispositif, imparfait mais concret, avait restauré une part de confiance chez des jeunes souvent découragés par l’absence de débouchés. Sa rupture unilatérale, sans concertation avec la direction de l’ENS ni avec les acteurs du secteur, rompt ce fragile lien entre formation publique et service public.
Au lieu d’élargir ce type de mécanisme à d’autres filières stratégiques de l’État, comme un cadre de coopération entre le ministère de la Santé publique et la Faculté de Médecine et de Pharmacie, entre la Faculté des Sciences et le MTPTC, entre la FDSE et le MEF, entre l’INHAGE et le MEF ou le MAEC, ou encore entre la FAMV et le ministère de l’Agriculture — les autorités ont préféré casser l’unique protocole qui fonctionnait comme un signal d’espérance institutionnelle. Dans des pays où l’État planifie ses besoins en compétences, les passerelles entre universités publiques et administrations sont élargies, structurées et sécurisées. En Haïti, on supprime l’un des rares cadres existants, là où il aurait fallu l’étendre et l’améliorer pour bâtir une politique cohérente d’insertion des diplômés dans les services publics.
Cette décision intervient dans un climat déjà lourd de démotivation. À la date du 21 février, de nombreux enseignants n’avaient toujours pas perçu leur salaire du mois de janvier, alors que d’autres institutions publiques avaient déjà été payées pour janvier et février. Depuis l’arrivée du ministre, aucune augmentation ni ajustement salarial n’a été consenti malgré l’inflation persistante qui érode chaque jour davantage le pouvoir d’achat des professeurs. Les cartes de débit promises depuis janvier 2025 ne sont jamais devenues réalité, donnant le sentiment que les enseignants restent traités comme un corps secondaire de l’administration publique.
À cette précarité matérielle s’ajoutent des promesses non tenues et des pratiques administratives vécues comme humiliantes : des professeurs présents en salle depuis des années n’ont jamais été nommés, tandis que des instructions auraient été données dans certaines directions pour empêcher l’accès en classe à des enseignants non encore régularisés, malgré leur ancienneté de service. Cette situation crée des tensions inutiles entre personnels éducatifs et responsables administratifs, installe la confusion dans les établissements, brise des parcours professionnels construits dans la durée et expose les nouveaux enseignants à des conflits dont ils ne sont pas responsables, pendant que des enseignants expérimentés sont écartés du système sans reconnaissance de leur travail.
Les effets cumulés de la caducité du protocole, de l’absence de revalorisation salariale et des promesses non honorées risquent d’accélérer une dynamique de désengagement de la jeunesse envers le métier d’enseignant, de fragiliser la qualité de l’encadrement pédagogique dans les écoles publiques et d’approfondir la crise de confiance entre l’État et ceux qu’il forme pour servir. À moyen terme, l’école publique pourrait se retrouver encore plus dépendante de personnels précaires, moins formés ou contraints de multiplier les activités de survie, au détriment du temps consacré à l’enseignement et à l’accompagnement des élèves, ce qui pèsera directement sur la qualité des apprentissages et sur l’avenir du pays.
Ailleurs, la logique est inverse. Au Mexique, les écoles normales s’inscrivent dans une politique publique d’intégration progressive des enseignants. En Allemagne, la formation inclut un long stage encadré et rémunéré avant l’entrée dans la fonction publique. En République dominicaine, l’État a renforcé les mécanismes de professionnalisation et d’insertion des enseignants pour stabiliser le système scolaire. Partout, le principe est clair : on ne forme pas des enseignants sans politique d’absorption. En rompant ce lien, Haïti prend le risque de former des compétences pour le chômage, l’exil ou la reconversion forcée.
Rompre un protocole sans proposer de mécanisme alternatif crédible d’intégration professionnelle relève moins d’une réforme que d’un désengagement politique. Une gouvernance responsable exigerait l’ouverture d’un dialogue réel avec l’ENS, la mise en place d’un plan pluriannuel d’intégration progressive des normaliens, la reconnaissance du travail déjà accompli par les enseignants en poste non régularisés et, au minimum, un geste de revalorisation salariale face à l’inflation. On ne bâtit pas un système éducatif solide en fragilisant ceux qui sont chargés de le faire vivre.