La déflagration déclenchée par les vidéos tournées à Lilavois par des membres du gang des 400 Mawozo ne cesse de révéler des angles morts que certains préfèrent manifestement éviter. Depuis une semaine, une partie du débat public se concentre sur la découverte de plantations présumées de marijuana dans des locaux attribués à la famille Apaid.
Mais ramené à sa juste proportion, ce sujet n’est qu’un rideau de fumée. Ce que ces images montrent réellement est d’une gravité autrement plus profonde : des trous dans lesquels reposent des ossements humains, la présence de substances apparentées à de la méthamphétamine, et des indices suggérant l’existence de réseaux criminels d’une ampleur encore sous-estimée.

Des restes humains ignorés par les autorités

Les images diffusées par les criminels eux-mêmes montrent, de manière explicite, plusieurs fosses contenant des restes osseux.
Un fait d’une extrême gravité mais qui n’a suscité aucun commentaire, aucune déclaration officielle, aucune promesse d’expertise scientifique de la part de la Police nationale d’Haïti (PNH) ou du Parquet.

À qui appartiennent ces ossements ?
Des familles cherchent, depuis des années, des proches enlevés par des groupes armés dans la plaine du Cul-de-Sac. Certaines victimes n’ont jamais été retrouvées. L’État doit répondre.

Trafic d’organes : un sujet que le pouvoir connaît

La légèreté avec laquelle cette affaire est traitée publiquement contraste avec plusieurs déclarations officielles passées sous silence aujourd’hui.
À de nombreuses reprises, trois membres du Conseil présidentiel de transition (CPT), Leslie Voltaire, Fritz Alphonse Jean et Emmanuel Vertilaire, ont affirmé publiquement l’existence d’un réseau de trafic d’organes opérant en Haïti.

Ces déclarations n’ont jamais été retirées, contredites ou relativisées par les intéressés.
Elles n’ont pas non plus été suivies d’enquêtes visibles, de rapports officiels, ni même d’un début de réaction judiciaire.

Aujourd’hui, alors que des ossements humains apparaissent dans un site lié à une affaire criminelle majeure, ce silence institutionnel devient assourdissant.

Méthamphétamine : un élément occulté volontairement ?

L’autre découverte de taille réside dans les substances retrouvées sur les lieux, assimilées à de la méthamphétamine, l’un des psychotropes les plus destructeurs au monde.
Ce seul élément devrait suffire à déclencher une enquête criminelle d’ampleur nationale, tant l’enjeu touche à la fois à la santé publique, aux réseaux transnationaux et aux activités financières des groupes armés.

Pourtant, ce point crucial est systématiquement relégué au second plan au profit d’un discours simpliste, presque folklorique, sur une « plantation de marijuana ».
Un déplacement volontaire du curseur, devenu une constante dans les dossiers impliquant des acteurs économiques puissants.

Le débat détourné : une constante haïtienne

Chaque fois qu’un scandale menace d’éclabousser des sphères sensibles, économiques, politiques, diplomatiques, une partie de l’opinion est guidée vers un sujet secondaire.

Ici, la marijuana.
Là où apparaissent pourtant :
des ossements humains ; des drogues dures ; des indices de disparitions forcées ; des réseaux criminels qui s’enracinent dans l’économie haïtienne ; et des accusations répétées, venues du sommet même de la transition, sur l’existence de trafiquants d’organes opérant dans le pays.

Il est difficile de ne pas voir une stratégie qui vise à diluer l’essentiel, à rendre floue une réalité trop brûlante.

Un silence d’État lourd de conséquences

Depuis la diffusion des images :
aucune conférence de presse de la PNH ; aucune descente d’experts médico-légaux ; aucun rapport du Parquet ; aucune réaction officielle de la famille Apaid ; aucune action du CPT pour clarifier les accusations de trafic d’organes ; aucune garantie d’enquête indépendante.

C’est-à-dire : rien.

Et dans le vide laissé par l’État, ce sont les criminels qui contrôlent le récit.
Ce sont eux qui montrent les images, exposent les lieux, manipulent l’opinion, tandis que les autorités, police, justice, exécutif se terrent dans un mutisme dangereux.

Tant que cette lumière ne sera pas faite sur ce dossier et bien d’autres encore, Haïti continuera d’évoluer dans une zone où criminalité, économie parallèle et complicité institutionnelle s’alimentent mutuellement.

Et le silence restera le langage officiel de l’impunité.

By Ralph Siméon

Ralph SIMÉON- journaliste engagé, animateur et entrepreneur. J'ai fait mes premiers pas à Radio Haïti Inter, média emblématique et référence nationale. En France, j'ai cofondé Haïti Tribune avant de rejoindre le service créole de Radio France Internationale ( RFI). Mon parcours incarne un engament constant en faveur de l'information , du lien social et de la valorisation d' Haïti sur la scène internationale.

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