Le rapport du BINUH révèle l’effondrement de l’autorité légale dans les Nippes

Ce nouveau rapport relance le débat sur l’impunité et la dérive sécuritaire en Haïti

Le dernier rapport trimestriel du Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH) met en lumière, une nouvelle fois, les pratiques du commissaire du gouvernement de Miragoâne, Jean Ernest Muscadin. Le document, rendu public cette semaine, confirme l’exécution d’un homme armé le 23 juillet 2025 dans la commune de Miragoâne, un acte directement attribué au commissaire.

Mais au-delà de cet incident, c’est surtout un chiffre qui frappe : 27 personnes auraient été exécutées par Muscadin lors du trimestre précédent, sans qu’aucune procédure judiciaire ne soit engagée. Pour l’ONU, cette situation illustre une impunité systémique et une dangereuse dérive sécuritaire dans un pays déjà fragilisé par les violences des gangs.

Muscadin, l’homme fort qui défie les règles de l’État de droit

Depuis plusieurs années, Jean Ernest Muscadin suscite à la fois admiration et inquiétude. Pour une partie de la population, il incarne une forme d’autorité là où l’État semble absent. Son discours martial et ses opérations musclées contre les groupes armés des Nippes ont fait de lui un symbole local de “résistance” contre l’insécurité.

Mais le rapport du BINUH rappelle que cette “méthode Muscadin” repose largement sur des exécutions sommaires, en violation flagrante des normes constitutionnelles, des droits humains et du rôle même d’un commissaire du gouvernement.

En octobre 2024 déjà, plusieurs rapporteurs spéciaux de l’ONU avaient adressé une communication officielle au gouvernement haïtien pour dénoncer son implication dans des exécutions extrajudiciaires et demander des mesures urgentes. Ces demandes sont restées sans suite.

Un pays étranglé par les enlèvements et l’effondrement sécuritaire

Le rapport sur Muscadin s’inscrit dans un contexte national alarmant. Entre le 1ᵉʳ juillet et le 30 septembre 2025, au moins 145 personnes ont été enlevées contre rançon par des gangs.

La répartition est éloquente :

46 % dans l’Artibonite 45 % dans l’Ouest 8 % dans le Centre

Les chiffres réels seraient encore plus élevés, note le BINUH, puisque beaucoup de familles préfèrent négocier directement avec les gangs plutôt que de solliciter une police débordée et souvent absente.

L’un des cas les plus marquants s’est produit à l’orphelinat Sainte-Hélène Petit Frères et Sœurs, à Trenchant (Kenscoff), attaqué à deux reprises par des membres du gang Village de Dieu. Neuf personnes ont été enlevées lors de la première attaque, puis trois autres, dont un enfant, quelques semaines plus tard.

Même les Nations unies ont été ciblées : six victimes documentées à Port-au-Prince en juillet.

Muscadin : rempart contre les gangs ou symptôme de l’effondrement ?

La popularité grandissante du commissaire à Miragoâne traduit un malaise profond : une partie de la population estime que, face aux gangs, seule la force brute fonctionne.

Mais l’ONU avertit : la normalisation des exécutions extrajudiciaires est un chemin dangereux. Elle affaiblit encore plus les institutions, légitime la violence d’État et offre un précédent inquiétant dans un pays où la justice peine déjà à exister.

Le cas Muscadin n’est pas seulement un abus individuel ; il est le miroir d’un pays à la dérive, où les autorités officielles se transforment parfois en milices parallèles, faute de cadre institutionnel fonctionnel.

Un avertissement pour l’avenir d’Haïti

Ce nouveau rapport du BINUH sonne comme un rappel : la lutte contre les gangs ne peut justifier l’abandon total de l’État de droit.

Tant que les responsabilités ne seront pas établies, tant que l’impunité restera la règle pour les acteurs étatiques comme pour les criminels, Haïti continuera de s’enfoncer dans une spirale dangereuse où la loi se dissout au profit d’une “justice expéditive”.

Le cas Muscadin demeurera alors l’un des symboles les plus frappants d’un pays qui tente de survivre entre deux violences : celle des gangs, et celle d’un État qui, parfois, oublie ses propres lois.

By Tanes DESULMA

Tanes DESULMA, Rédacteur en chef d’Alternance-Media, je suis diplômé en journalisme de l’ICORP et en droit public de l’École de Droit de La Sorbonne. Passionné par l’information et la justice, je m’efforce de proposer un journalisme rigoureux et engagé.

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