L’enquête, menée par le Regroupement des Professeurs d’Universités d’Haïti (REPUH) et Engagement Citoyen, identifie la sécurité, la justice et la transparence comme priorités à l’approche de février 2026.
À quelques mois de la date annoncée pour la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition (CPT), prévue le 7 février 2026, une enquête citoyenne conduite par le Regroupement des Professeurs d’Universités d’Haïti (REPUH) et Engagement Citoyen met en lumière une dynamique d’opinion particulièrement significative : le rejet massif de toute prolongation du CPT s’accompagne d’une valorisation explicite des institutions judiciaires, au premier rang desquelles figure la Cour de cassation.
Réalisée entre le 29 juillet et le 29 août 2025, cette enquête apporte un éclairage structuré sur les attentes d’une partie de la population haïtienne, en Haïti et dans la diaspora, dans un contexte de défiance généralisée envers le politique et de quête de repères institutionnels jugés plus stables et plus crédibles.
Une enquête citoyenne au moment charnière de la transition
Menée via un questionnaire en ligne, en créole et en français, l’enquête a recueilli 343 réponses exploitables, dont 300 particuliers et 43 structures organisées. Les répondants sont majoritairement jeunes, urbains et connectés, avec une prédominance du créole comme langue d’expression (79 %).
Les auteurs du rapport soulignent les limites inhérentes à ce type d’exercice – notamment l’échantillonnage non probabiliste – mais insistent sur la valeur qualitative de l’enquête, qui permet de saisir les logiques de confiance et de défiance institutionnelle à l’œuvre dans l’opinion.
Rejet du CPT et recherche d’une autorité institutionnelle crédible
Le premier résultat marquant est sans équivoque : 92 % des particuliers et 83,72 % des structures organisées se déclarent défavorables à la prolongation du mandat du CPT. Cette opposition massive traverse les clivages de genre et d’âge et traduit une fatigue politique profonde.
Mais ce rejet ne s’accompagne pas d’un vide normatif. Bien au contraire, l’enquête révèle une réorientation de la confiance vers les institutions judiciaires, perçues comme moins exposées aux compromissions partisanes.

La Cour de cassation au cœur des préférences citoyennes
À la question de savoir qui devrait diriger une éventuelle nouvelle phase de transition, la réponse majoritaire est nette : un ancien juge de la Cour de cassation, reconnu pour son intégrité et sa lucidité, arrive largement en tête des préférences.
Cette option recueille :
43,1 % des suffrages chez les particuliers, 32,9 % chez les structures organisées.

Si l’on y ajoute les répondants favorables à un conseil collégial intégrant la Cour de cassation (avec l’Office de la Protection du Citoyen et la CORPUHA), la centralité de cette juridiction suprême apparaît encore plus clairement.
Cette convergence témoigne d’un fait politique majeur : dans un contexte où l’exécutif et les partis sont largement discrédités, la Cour de cassation s’impose comme un pôle de légitimité institutionnelle, capable d’incarner une autorité transitoire perçue comme neutre, stable et respectueuse de l’État de droit.
Une institution perçue comme garante de l’intégrité de l’État
Les commentaires recueillis dans l’enquête mettent en avant plusieurs qualités associées à la Cour de cassation : indépendance, probité, distance vis-à-vis des luttes partisanes, et respect des procédures. Pour de nombreux répondants, le recours à une figure issue de cette institution ne relève pas d’un réflexe conservateur, mais d’une volonté de réancrer la transition dans un cadre juridique clair.
Cette valorisation de la Cour de cassation reflète également une aspiration à la séparation des pouvoirs, perçue comme une condition indispensable à la restauration de la confiance citoyenne. En confiant la direction de la transition à une autorité judiciaire, les répondants semblent vouloir rompre avec des transitions dominées par des compromis politiques jugés opaques.
Une transition encadrée, sous le signe du droit
Sur la durée de la transition, les résultats plaident pour une période limitée et encadrée, n’excédant pas 24 mois, afin de permettre le rétablissement progressif de la sécurité et l’organisation d’élections crédibles. Cette exigence de temporalité maîtrisée s’inscrit dans la même logique que la préférence pour une direction issue de la Cour de cassation : éviter l’arbitraire, prévenir les dérives et garantir un retour ordonné à l’ordre constitutionnel.

Cour de cassation et architecture institutionnelle de la transition
La valorisation de la Cour de cassation se retrouve également dans les préférences exprimées quant à l’architecture de la transition. Les répondants plaident pour :
un cabinet ministériel resserré (9 à 13 ministres), une réduction du nombre de secrétaires d’État, et la mise en place de mécanismes de contrôle citoyen et judiciaire.
Dans ce schéma, la Cour de cassation apparaît comme le socle institutionnel autour duquel pourraient s’articuler des organes de contrôle tels que la Commission de Surveillance Citoyenne et la Haute Commission Spéciale de Justice, chargées de veiller à la transparence et à la lutte contre la corruption.
Justice, sécurité et État de droit : une cohérence d’ensemble
L’enquête montre que la confiance accordée à la Cour de cassation s’inscrit dans une demande plus large de renforcement de l’État de droit. Le soutien massif au vetting au sein de la Police nationale, à la création d’une Direction de Renseignement National, et à une Haute Commission Spéciale de Justice, traduit une attente de cohérence entre autorité judiciaire et action sécuritaire.
Pour les répondants, la sécurité ne peut être durable sans justice, et la justice ne peut être crédible sans institutions indépendantes. La Cour de cassation, en tant que plus haute juridiction du pays, cristallise cette articulation entre légalité, responsabilité et efficacité.

Une fracture de confiance révélatrice
L’analyse statistique du rapport souligne également un clivage linguistique : les répondants s’exprimant en créole apparaissent plus favorables aux réformes que ceux ayant répondu en français. Cette fracture ne remet toutefois pas en cause la centralité de la Cour de cassation, dont le rôle est valorisé transversalement, indépendamment de l’âge, du genre ou du statut des répondants.
Une photographie politique à portée stratégique
Sans prétendre représenter l’ensemble de la population haïtienne, ce sondage offre une photographie stratégique de l’opinion citoyenne à un moment critique. Il met en évidence une demande claire de rupture avec le politique traditionnel, sans rejet du cadre institutionnel, mais au contraire avec une réaffirmation du rôle de la justice, et singulièrement de la Cour de cassation, comme pilier de la transition.
À l’approche de février 2026, cette enquête citoyenne révèle que la sortie de crise envisagée par une partie significative de l’opinion passe moins par l’innovation politique que par un retour aux fondamentaux institutionnels. Le rejet du CPT s’accompagne d’une volonté de confier la transition à une autorité issue de la Cour de cassation, perçue comme garante de l’intégrité de l’État, du respect du droit et de la neutralité institutionnelle.
Dans un pays confronté à une crise multidimensionnelle, cette valorisation de la plus haute juridiction constitue un signal fort : pour nombre de citoyens, la reconstruction de l’ordre politique passe d’abord par la justice.