Inscriptions électorales à la traîne, territoires hors du contrôle de l’État, violences, enlèvements et exigences contestées : après une semaine de consultations en Haïti, le Groupe des éminentes personnalités de la CARICOM dresse un constat qui fragilise davantage le scrutin du 13 décembre. Après les réserves exprimées par le secrétaire général de l’OEA, Albert Ramdin, la date maintenue par le CEP apparaît de plus en plus difficile à tenir.
Le 13 décembre figure toujours au calendrier du Conseil électoral provisoire. Mais plus l’échéance approche, plus la réalité du pays semble s’éloigner du scénario prévu.
Cette fois, l’alerte vient de la CARICOM.
Après un séjour en Haïti du 2 au 9 septembre et des consultations avec des acteurs politiques, économiques, institutionnels et de la société civile, le Groupe des éminentes personnalités (GPE) a publié le 14 septembre un diagnostic préoccupant.
La CARICOM ne réclame pas formellement le report des élections. Elle relève toutefois que l’inscription des électeurs « ne répond pas aux attentes », notamment dans des régions qui échappent toujours au contrôle de l’État. Elle rapporte également les critiques visant certaines exigences du décret électoral amendé, jugées lourdes et contraignantes par plusieurs acteurs.
Plus significatif encore : selon le GPE, des formations politiques réclament des modifications des procédures et des exigences électorales qui pourraient nécessiter un report du scrutin prévu le 13 décembre.
Voilà désormais le cœur du problème.
En juillet, la CARICOM saluait encore le calendrier
Le contraste est frappant. Le 27 juillet, le GPE accueillait favorablement la publication du calendrier électoral et rappelait que le premier tour présidentiel et législatif était fixé au 13 décembre.
Moins de deux mois plus tard, après avoir consulté les acteurs sur place, le tableau s’est assombri : inscriptions trop lentes, territoires inaccessibles, insécurité persistante et demandes de modifications susceptibles de repousser le scrutin.
La CARICOM n’enterre donc pas officiellement le 13 décembre. Mais son propre constat alimente désormais les interrogations sur la possibilité de respecter cette échéance.
Et elle n’est pas la première organisation régionale à tirer la sonnette d’alarme.
Le 3 septembre, le secrétaire général de l’OEA, Albert Ramdin, avait appelé à accélérer les préparatifs électoraux. L’organisation faisait notamment état d’un déficit d’environ un million de cartes d’identification et annonçait, avec le Japon, un financement de 3 millions de dollars destiné notamment à produire 350 000 cartes biométriques et à renforcer les capacités mobiles d’enregistrement.
Quelques jours plus tard, Ramdin précisait publiquement qu’il n’avait pas entendu apporter son soutien spécifiquement à la date du 13 décembre.
Deux signaux successifs, donc. Et une même interrogation : les conditions matérielles et sécuritaires seront-elles réellement réunies à temps ?
Comment voter là où l’État ne peut pas aller ?
C’est la contradiction majeure du calendrier.
La CARICOM relève que l’absence de contrôle de l’État dans certaines régions ralentit directement l’inscription des électeurs. Elle évoque également la recrudescence des violences meurtrières et des enlèvements ainsi que les difficultés entourant le déploiement de la Force de répression des gangs.
Or la sécurité conditionne toute la mécanique électorale : enregistrer les citoyens, permettre aux candidats de faire campagne, assurer la circulation sur le territoire et garantir l’accès aux bureaux de vote.
On peut publier un calendrier, enregistrer des candidatures et préparer des bulletins. Mais aucune date, à elle seule, ne peut remplacer les conditions indispensables à l’organisation d’une élection nationale crédible.
C’est précisément là que le 13 décembre prend l’eau.
Le débat n’est pas de savoir si Haïti doit retrouver des institutions élues. La CARICOM rapporte elle-même que les acteurs consultés souhaitent des élections « justes, crédibles, impartiales et inclusives » afin de sortir de la succession des transitions politiques.
La question est désormais beaucoup plus concrète : peut-on réellement organiser ces élections le 13 décembre ?
Reporter une date ne signifie pas renoncer aux élections. À l’inverse, maintenir une échéance ne suffit pas à rendre un scrutin possible.
Le CEP maintient le cap, les questions s’accumulent
Le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé et le CEP doivent désormais apporter des réponses précises.
Combien d’électeurs pourront être effectivement enregistrés avant le scrutin ? Combien de centres pourront fonctionner ? Quelles zones du pays seront accessibles ? Dans quelles conditions les candidats pourront-ils faire campagne ? Et quel dispositif sécuritaire sera réellement opérationnel le jour du vote ?
À ces interrogations s’ajoute celle de l’argent public.
Plus l’incertitude grandit, plus la poursuite des dépenses liées au calendrier du 13 décembre exige de la transparence. Toutes les sommes consacrées au processus ne peuvent évidemment pas être assimilées à du gaspillage : les équipements, les inscriptions et certaines infrastructures pourraient rester utiles en cas de report.
Mais le gouvernement et le CEP devraient rendre publics les montants déjà engagés, les dépenses restant à effectuer et les conséquences financières d’un éventuel réaménagement du calendrier.
Les contribuables haïtiens ont le droit de savoir combien coûte la poursuite d’une échéance dont la faisabilité est désormais ouvertement questionnée.
Le 13 décembre existe encore. Sa crédibilité, beaucoup moins.
C’est peut-être le changement le plus important.
En juillet, la CARICOM saluait la publication du calendrier. En septembre, après une semaine de consultations en Haïti, elle constate des inscriptions insuffisantes, des territoires hors du contrôle de l’État, une situation sécuritaire préoccupante et des demandes de modifications susceptibles d’entraîner un report.
Entre-temps, l’OEA a elle aussi appelé à accélérer les préparatifs.
Le 13 décembre n’est pas officiellement enterré.
Mais il prend l’eau de toutes parts.
Après l’OEA, la CARICOM enfonce le clou. Désormais, la question n’est plus seulement de savoir pourquoi certains doutent du 13 décembre. C’est au gouvernement Fils-Aimé et au CEP d’expliquer, faits, moyens et calendrier à l’appui, comment cette échéance peut encore être tenue.