À Carrefour, dans la banlieue sud de Port-au-Prince, les groupes armés ne se contentent plus de contrôler le territoire. Selon des témoignages recueillis par Alternance Média, ils recensent les habitants, imposent des contributions financières et sanctionnent ceux qui refusent de se plier à leurs règles. Dans cette commune stratégique du département de l’Ouest, l’effacement des institutions publiques laisse progressivement place à une administration parallèle imposée par les armes. Enquête.

Un recensement sous la menace

Lundi 17 août. Dans un quartier de Carrefour, des hommes passent de maison en maison. Leur mission, selon plusieurs habitants interrogés : identifier les occupants des logements et déterminer qui est locataire et qui est propriétaire.

Les habitants les présentent comme des hommes agissant pour le compte de « Kris La », puissant chef de gang dont l’influence s’étend sur une partie de la commune.

Ce jour-là, un père de famille aurait tardé à ouvrir sa porte. Quelques minutes de trop qui lui auraient coûté cher : selon des témoignages concordants recueillis sur place, il aurait été violemment frappé et humilié.

L’épisode résume le nouvel ordre qui s’installe à Carrefour : on ne répond plus seulement aux autorités de l’État. On répond aussi, et parfois d’abord, aux hommes armés.

20 000 gourdes pour les locataires, 50 000 pour les propriétaires

Le « recensement » ne serait pas une simple opération de contrôle territorial. Il servirait également de base à une taxation imposée à la population.

Selon les informations recueillies par Alternance Média, 20 000 gourdes seraient réclamées aux locataires et 50 000 gourdes aux propriétaires. Des sommes considérables dans une commune où de nombreuses familles sont déjà fragilisées par la crise économique, l’insécurité et l’effondrement de l’activité.

À ces prélèvements s’ajoutent les paiements exigés lors de certains déplacements et aux points de contrôle. Sortir de son quartier, transporter des marchandises ou rejoindre Port-au-Prince peut ainsi se transformer en parcours soumis à l’autorisation — et à la taxation — des groupes armés.

Ce n’est plus seulement du racket ponctuel. À Carrefour, c’est une forme d’impôt parallèle qui semble se structurer.

Quand le gang remplace la mairie et l’État

Le phénomène marque une nouvelle étape dans la crise sécuritaire haïtienne. Contrôler un territoire est une chose. Y recenser la population, lever des contributions, réglementer les déplacements et punir les récalcitrants en est une autre.

À mesure que les institutions publiques disparaissent du quotidien, les groupes armés occupent l’espace laissé vacant. Ils fixent les règles, contrôlent certains axes, prélèvent de l’argent et disposent de leurs propres mécanismes de sanction.

À Carrefour, l’État central et la collectivité locale semblent, dans plusieurs secteurs, avoir perdu jusqu’à leurs fonctions les plus élémentaires.

Pour les habitants, cette réalité se traduit par une peur permanente.

« Les habitants de Carrefour ont peur d’être enlevés, battus, tués. Ils ont même peur de se faire emprisonner », raconte un résident interrogé dans le cadre de cette enquête .

Le mot « emprisonner » dit beaucoup de cette nouvelle réalité : les groupes armés ne sont plus seulement perçus comme une menace extérieure. Ils disposent d’un pouvoir de coercition qui s’immisce jusque dans la vie quotidienne.

Une commune enfermée

Carrefour constitue pourtant l’une des communes les plus importantes du département de l’Ouest et un passage stratégique vers le Grand Sud. Mais pour une partie de sa population, la commune ressemble désormais à un territoire fermé.

Travailler, rendre visite à un proche, déplacer une marchandise ou simplement rejoindre Port-au-Prince suppose de composer avec les rapports de force imposés sur le terrain.

Cette pression quotidienne transforme progressivement les habitudes. Certains habitants limitent leurs déplacements. D’autres évitent certains axes ou certaines heures. Beaucoup se taisent.

Car dans un territoire où les armes imposent la règle, témoigner peut déjà constituer un risque.

Et les élections ?

La situation prend une dimension supplémentaire à l’approche des prochaines élections.

Alors que le processus électoral entre dans une phase décisive, plusieurs habitants interrogés s’inquiètent de la faible visibilité du Conseil électoral provisoire (CEP) dans la commune.

Une question devient alors incontournable : comment organiser une compétition électorale libre dans un territoire où des groupes armés contrôlent les déplacements, prélèvent des taxes et exercent une autorité directe sur les habitants ?

À Carrefour, cette interrogation dépasse désormais la seule question sécuritaire. Elle touche au fonctionnement même de l’État et à sa capacité à exercer son autorité sur le territoire national.

Car lorsqu’un groupe armé peut recenser une population, lever ce qui ressemble à un impôt, contrôler les déplacements et sanctionner ceux qui désobéissent, il ne se contente plus de défier l’État.

Il commence à prendre sa place.

Un dossier du service Police/Justice — d’ Alternance Média

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