Une ordonnance du juge Jean Denis Cyprien interdisait le déplacement des inculpés détenus dans l’affaire Jovenel Moïse sans son autorisation. Cinq jours plus tard, Joseph Félix Badio et 17 Colombiens prenaient pourtant la direction des États-Unis. Au ministère de la Justice, on semble avoir une conception très souple du mot « interdit ».
PORT-AU-PRINCE — En Haïti, la justice ordonne. Et parfois, le gouvernement dispose.
Le 15 septembre 2026, le juge Jean Denis Cyprien, chargé de l’instruction au second degré du dossier de l’assassinat de Jovenel Moïse, prend une ordonnance destinée notamment aux responsables de la Police nationale d’Haïti et de l’Administration pénitentiaire nationale. Selon les informations disponibles sur ce document, le magistrat demande qu’aucun ordre provenant d’une autre autorité et visant à déplacer les inculpés détenus ne soit exécuté sans son aval.
Le ministre de la Justice Patrick Pélissier figure parmi les autorités auxquelles copie de cette ordonnance aurait été transmise.
Difficile, donc, de plaider le courrier égaré.
Cinq jours plus tard, dimanche 20 septembre, Joseph Félix Badio et les 17 anciens militaires colombiens détenus en Haïti sont pourtant remis aux autorités américaines et transportés vers les États-Unis à bord d’un avion militaire.
Le ministère de la Justice assume publiquement l’opération : il indique avoir autorisé, « sur instruction du Gouvernement », la remise des détenus à la demande des autorités américaines.
Le juge avait verrouillé la porte. Le gouvernement avait manifestement gardé la clé.
Selon des informations recueillies par Alternance Média auprès d’une source au sein du ministère de la Justice, le magistrat n’aurait pas donné son feu vert au transfert. L’ordonnance aurait précisément été prise pour maintenir sous contrôle judiciaire les inculpés détenus dans ce dossier.
Le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire est depuis monté au créneau. Dans une prise de position rendue publique le 22 septembre, le CSPJ conteste la procédure suivie et rappelle que lorsqu’un juge est régulièrement saisi d’un dossier, le déplacement d’un inculpé détenu relève de l’autorité judiciaire compétente.
Voilà donc un dossier dans lequel la justice haïtienne enquêtait encore, un juge qui demandait que ses détenus ne soient pas déplacés sans son autorisation… et un exécutif qui les a tout de même remis à Washington.
LE PROCÈS S’ENVOLE POUR MIAMI
Le plus embarrassant est peut-être ailleurs.
Pendant plus de cinq ans, le dossier Jovenel Moïse s’est enlisé dans les méandres de la justice haïtienne : moyens limités, changements de magistrats, problèmes de sécurité et pressions dénoncées autour de l’enquête. Pendant ce temps, la justice fédérale américaine construisait son propre dossier autour du complot ayant conduit à l’assassinat du président.
Résultat : faute d’un procès en Haïti, une partie centrale de l’affaire se retrouve désormais devant les tribunaux américains.
Joseph Félix Badio et les 17 Colombiens sont donc partis. Mais une question, elle, reste bien à Port-au-Prince :
à quoi sert l’ordonnance d’un juge si le pouvoir exécutif peut décider, cinq jours plus tard, de faire exactement le contraire ?
Dans l’affaire Jovenel Moïse, Haïti cherchait depuis cinq ans un procès.
Elle vient peut-être surtout d’exporter ses accusés — et avec eux une partie de sa souveraineté judiciaire.