Un procès-verbal oublié qui ressurgit

ENQUÊTE | Ce ne sont ni les policiers qui ont rédigé le procès-verbal. Ni les enquêteurs de l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC). Encore moins les autorités canadiennes qui ont imposé des sanctions en 2022. Depuis plusieurs jours, ce sont certains journalistes qui se retrouvent dans le collimateur de l’ancien Premier ministre Jean Henry Céant.

À commencer par Lunie Joseph.

Journaliste indépendante, suivie par des centaines de milliers d’abonnés sur X et Facebook, elle est devenue la cible d’attaques publiques répétées après avoir relayé des informations relatives au rapport de l’ULCC qui met en cause l’ancien chef du gouvernement.

Selon les informations recueillies par Alternance Média, cette exposition médiatique s’est accompagnée d’une campagne de dénigrement sur les réseaux sociaux.

Une situation qui interroge.

Car les informations publiées par Lunie Joseph ne sont pas nouvelles. Elles circulent depuis plusieurs années. Elles figurent dans des documents officiels.

Elles ont été reprises par une grande partie de la presse haïtienne. Alors pourquoi certains journalistes deviennent-ils aujourd’hui les principales cibles de Jean Henry Céant ?

Un dossier vieux de cinq ans

Le cœur de la polémique est un rapport publié le 4 août 2021 par l’Unité de lutte contre la corruption. Dans ce document, l’ULCC accuse Jean Henry Céant de détournement d’environ un million de dollars américains avec la complicité présumée de membres du conseil d’administration de Real Business Investment S.A., dans le cadre de la prise de participation de l’Office national d’assurance-vieillesse (ONA) dans cette société.

Jean Henry Céant conteste catégoriquement les conclusions de ce rapport.

L’affaire, pourtant, ne disparaît jamais totalement. Au fil des années, elle est documentée par de nombreux médias.

Le Nouvelliste. Les principales stations de radio. Les médias numériques. Des plateformes réputées proches de Jean Henry Céant, comme « Pappost »

Des médias internationaux.

Autrement dit, l’information circule largement. Lunie Joseph n’en est ni l’auteure, ni la seule à la diffuser.

Ottawa entre en scène

Le 20 novembre 2022, le gouvernement canadien franchit une nouvelle étape.

Ottawa annonce des sanctions contre Jean Henry Céant, Michel Martelly et Laurent Lamothe, les accusant de soutenir les gangs armés qui terrorisent Haïti. L’ancien Premier ministre rejette ces accusations. Là encore, l’information fait le tour des rédactions, en Haïti comme à l’étranger.

Un procès-verbal oublié

À ces deux dossiers s’ajoute aujourd’hui un document judiciaire inédit obtenu par Alternance Média.

Il est daté du 29 juillet 2019. Il s’agit de la troisième audition d’Arnel Joseph devant les enquêteurs de la Direction centrale de la police judiciaire.

Le chef de gang, tué en février 2021 par la Police nationale d’Haïti après son évasion de la prison civile de Croix-des-Bouquets, y décrit son organisation, ses réseaux et les relations qu’il affirme avoir entretenues avec plusieurs responsables politiques.

Parmi eux figure Jean Henry Céant.

Le procès-verbal reproduit notamment cette déclaration : « Pou Jean Henry CEANT lè li te Premye Minis li te konn voye banm : Trant mil (30 000) dola Ayisyen pandan twa fwa epi yon lòt fwa le te voye Karant mil (40 000) dola Ayisyen. Se sam sonje mwen di nan kòb mwen konn jwenn yo. Nan peryòd peyi a konn cho mwen pale souvan ak Senatè Garcia DELVA ak Jean Henry CEANT nan telefònn. Tout otorite sa yo mwen site la yo konn mande nou pa bloke lari a lè peyi a cho. »

Ces propos sont ceux d’Arnel Joseph. Ils figurent dans un procès-verbal établi par la DCPJ. Ils ne constituent pas, à eux seuls, une preuve des faits allégués. Jean Henry Céant a toujours nié tout lien avec les gangs armés.

La contre-offensive

Ces dernières semaines, Jean Henry Céant a choisi de répondre sur le terrain médiatique.

Il conteste le rapport de l’ULCC. Multiplie les interventions. Dénonce les journalistes qui relaient certaines informations.

Le 2 juillet 2026, quelques heures après la révocation de Hans Joseph, directeur général de l’ULCC, il publie sur X un message saluant son départ.

Un geste qui ne passe pas inaperçu.

Hans Joseph dirigeait précisément l’institution ayant produit le rapport contesté par l’ancien Premier ministre.

Une question demeure

Au fond, les dossiers sont différents.

Le rapport de l’ULCC est un document administratif.

Le procès-verbal de la DCPJ rapporte les déclarations d’un chef de gang aujourd’hui décédé.

Les sanctions canadiennes relèvent d’une décision souveraine du gouvernement du Canada. Mais tous ont un point commun. Ils sont d’intérêt public.

Lunie Joseph pris pour Cible .

Les informations ont pourtant été publiées par de nombreux médias, en Haïti comme à l’étranger  ».Mais les attaques publiques de Jean Henry Céant ne visent pas indistinctement toute la presse. Elles se concentrent aujourd’hui sur quelques journalistes, dont Lunie Joseph est devenue la figure la plus exposée.

Pourquoi Lunie Joseph ? Pourquoi cette journaliste indépendante est-elle devenue l’une des principales cibles des attaques publiques de Jean Henry Céant ? Est-ce parce qu’elle est une femme ? Est-ce parce qu’elle refuse toute compromission dans sa pratique du journalisme ? Est-ce parce que son travail dérange ou parce qu’il touche des dossiers sensibles ? Ou est-ce simplement parce qu’elle exerce, sans concession, son devoir d’informer ?

À ces questions, une seule personne est véritablement en mesure d’apporter une réponse : Jean Henry Céant lui-même. Une chose, en revanche, ne souffre d’aucune contestation : dans une démocratie, les journalistes ne devraient jamais être inquiétés, intimidés ou pris pour cible pour avoir publié des informations d’intérêt public, dans le respect de la loi et de la déontologie. C’est à cette condition que la liberté de la presse conserve tout son sens.

By Tanes DESULMA

Tanes DESULMA, Rédacteur en chef d’Alternance-Media, je suis diplômé en journalisme de l’ICORP et en droit public de l’École de Droit de La Sorbonne. Passionné par l’information et la justice, je m’efforce de proposer un journalisme rigoureux et engagé.

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