À quelques jours de la réouverture des classes, plusieurs lycées publics de l’Ouest portent encore les stigmates de la crise sécuritaire. Déplacés, relogés dans l’urgence, parfois installés depuis près de deux ans dans des bâtiments inadaptés, ils tentent de maintenir l’école debout. À Bois-Verna, le Lycée national de Carrefour-Feuilles offre un condensé saisissant de cette réalité. Et place désormais le MENFP face à l’urgence d’agir.

Des lycées déplacés, une école qui tient comme elle peut

La rentrée approche. Les discours officiels parlent de reprise, de modernisation, de qualité de l’enseignement et de renforcement de l’école publique. Mais, derrière les ambitions affichées, il y a une réalité beaucoup plus prosaïque : celle des salles de classe, des toilettes, des bureaux et des conditions dans lesquelles élèves et enseignants devront effectivement passer leurs journées.

Dans le département de l’Ouest, plusieurs grands lycées publics continuent de payer le prix de la violence armée qui a bouleversé la région métropolitaine de Port-au-Prince.

Le Lycée national de Carrefour-Feuilles, le Lycée Fritz Pierre-Louis, le Lycée Jean-Jacques, le Lycée des Jeunes Filles, le Lycée Marie-Jeanne, le Lycée Pétion et le Lycée Toussaint Louverture figurent parmi ces établissements confrontés, à des degrés divers, aux conséquences de la crise.

Ils ont été déplacés, désorganisés ou contraints de fonctionner dans des espaces qui n’avaient pas nécessairement été conçus pour accueillir durablement des centaines d’élèves.

À Carrefour-Feuilles, le provisoire s’installe

Le cas du Lycée national de Carrefour-Feuilles est emblématique.

Contraint d’abandonner son espace en 2024 sous la pression de l’insécurité, l’établissement a trouvé refuge à Bois-Verna, dans les locaux d’un ancien collège. Une solution d’urgence qui aura permis de préserver l’essentiel : la continuité des cours.

Mais près de deux ans plus tard, l’urgence tend à devenir la norme.

Une visite effectuée par notre rédaction dans les locaux provisoires révèle des conditions difficiles : salles de classe nécessitant des améliorations, sanitaires dans un état préoccupant, absence de bureaux réellement adaptés pour certains responsables administratifs et manque d’espace réservé aux enseignants.

Autrement dit, l’école fonctionne. Mais elle fonctionne avec les moyens du bord.

Et à quelques jours de la rentrée, la question n’est plus seulement de savoir si les portes pourront s’ouvrir. Elle est de savoir dans quelles conditions les élèves seront accueillis.

« Il suffit de venir voir »

Joint par notre rédaction, l’un des responsables du lycée ne réclame ni grand chantier spectaculaire ni promesse impossible à tenir avant la rentrée.

Il demande d’abord des conditions élémentaires : des salles correctement aménagées, des sanitaires convenables, des bureaux permettant au directeur, au censeur et au surveillant général de travailler normalement, ainsi qu’un espace destiné aux enseignants.

Le responsable reconnaît les efforts consentis par l’État pour maintenir les établissements publics en activité malgré l’effondrement sécuritaire de plusieurs quartiers de la capitale. Mais il estime que les lycées déplacés méritent aujourd’hui un traitement spécifique.

Son appel au ministère tient presque en une phrase : venir constater la situation sur place.

Car une mission technique du MENFP permettrait rapidement d’établir les besoins, de hiérarchiser les urgences et de déterminer ce qui peut encore être amélioré avant l’arrivée massive des élèves.

Vijonet DÉMÉRO hérite du problème, mais aussi de la responsabilité d’agir

Il serait injuste de faire porter au ministre de l’Éducation nationale, Vijonet DÉMÉRO, la responsabilité d’une situation largement antérieure à son arrivée au ministère.

Les lycées n’ont pas quitté leurs bâtiments à cause d’une décision du MENFP. Ils les ont quittés sous la pression des groupes armés et d’une crise sécuritaire qui a profondément désorganisé la vie scolaire dans la capitale.

Mais gouverner, c’est aussi hériter.

Et l’héritage devient une responsabilité dès lors que l’on dispose des leviers permettant de commencer à le corriger.

C’est précisément ce que demandent aujourd’hui les responsables concernés : non pas un procès du ministre, mais une intervention de son ministère.

Envoyer les services compétents sur le terrain, dresser un état des lieux des établissements déplacés et engager les travaux les plus urgents constituerait déjà un signal.

Moderniser l’école, c’est aussi réparer les toilettes

Le MENFP affiche des ambitions importantes pour la transformation du système éducatif. Elles sont nécessaires. Mais la modernisation de l’école publique ne se mesure pas uniquement aux réformes pédagogiques, aux nouveaux programmes ou aux annonces institutionnelles.

Elle commence aussi par des choses beaucoup moins prestigieuses : une salle où l’on peut apprendre correctement, des toilettes utilisables, un bureau pour recevoir un parent, une salle où les enseignants peuvent préparer leurs cours.

C’est là toute la contradiction de l’école haïtienne : on lui demande de fabriquer l’avenir alors qu’elle doit parfois lutter quotidiennement pour préserver le minimum.

Dans des quartiers ravagés par la violence, cette question prend une dimension encore plus importante.

L’école n’est plus seulement un lieu d’apprentissage. Elle constitue aussi l’un des derniers espaces capables de maintenir des adolescents à distance de la rue, de la délinquance et des groupes armés.

Avant la rentrée, une urgence très concrète

Le dossier des lycées déplacés ne se résoudra évidemment pas en quelques jours. La crise qui les a conduits hors de leurs murs est trop profonde pour cela.

Mais tout ne nécessite pas deux ans supplémentaires.

Certaines réparations peuvent être réalisées. Des sanitaires peuvent être réhabilités. Des salles peuvent être aménagées. Des espaces administratifs peuvent être organisés. Et surtout, une évaluation sérieuse peut être menée pour distinguer l’urgence immédiate des travaux de plus long terme.

Le message adressé à Vijonet DÉMÉRO est donc moins une accusation qu’une interpellation : Monsieur le ministre, allez voir ces lycées.

À Bois-Verna comme ailleurs, derrière les murs fatigués des établissements déplacés, des centaines de jeunes attendent la rentrée.

Ils n’attendent pas un miracle.

Ils attendent une école digne de ce nom.

By Willy DESULMA

Willy DÉSULMA, Normalien diplômé de l’École Normale Supérieure et économiste formé à la Faculté de Droit et des Sciences Économiques de l’Université d’État d’Haïti, est journaliste et responsable de l’information à Alternance Média TV. Passionné par la diffusion d’une information claire et fiable, il s’engage à informer avec rigueur et professionnalisme. Expert en analyse économique et éducation, il combine savoir et expertise pour éclairer l’actualité et contribuer au débat public.

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