TRIBUNE — La création de la Coalition des forces républicaines (CFR), qui affirme réunir 44 partis et organisations issus des dix départements et de la diaspora, pourrait ouvrir une nouvelle séquence politique en Haïti. Encore faut-il qu’elle dépasse la logique d’une coalition supplémentaire pour porter une véritable proposition de sortie de crise, estime Marie Denise Claude, ancienne ministre à la Condition féminine et aux Droits des femmes

Haïti ne peut plus se permettre une transition qui se prolonge tandis que les institutions s’affaiblissent, que l’insécurité persiste et que la perspective d’un retour à la normalité démocratique demeure incertaine.

Dans ce contexte, la création de la « Coalition des forces républicaines » (CFR), regroupant 44 partis et organisations, ne devrait pas être considérée comme un simple regroupement supplémentaire dans un paysage politique déjà profondément fragmenté. Elle pourrait, au contraire, constituer l’occasion de faire émerger un espace de négociation capable de porter une proposition structurée de sortie de crise.

Mais une telle ambition impose une responsabilité : la « CFR » ne peut se limiter à réclamer un changement à la tête du gouvernement. Elle doit être en mesure de dire ce qui viendrait après.

La question des résultats

Le débat politique ne peut plus se réduire aux promesses d’une amélioration prochaine de la situation. Il doit désormais porter sur les résultats obtenus par les autorités de transition et sur leur capacité réelle à remplir les missions qui leur ont été confiées.

La violence armée continue de bouleverser la vie de milliers de familles. Des populations sont déplacées, certains territoires demeurent hors du contrôle effectif de l’Etat et la libre circulation reste fortement compromise dans plusieurs zones.

Dans ces conditions, une question s’impose : les institutions actuelles sont-elles encore en mesure de créer les conditions sécuritaires et politiques nécessaires à l’organisation d’élections crédibles ?

Lorsque les objectifs fondamentaux d’une transition ne sont pas atteints, le maintien de son architecture ne saurait devenir une fin en soi. La responsabilité d’Etat exige aussi de pouvoir reconnaître les limites d’un dispositif et d’envisager, lorsque cela devient nécessaire, une autre voie.

Ce débat ne devrait être ni une chasse à l’homme politique ni une confrontation personnelle. Il doit porter sur l’efficacité de l’Etat et sur la capacité du pouvoir à remplir la mission qui lui a été confiée.

Négocier le lendemain

C’est dans cette perspective que la CFR devrait inscrire la question du départ du premier ministre, Alix Didier Fils-Aimé.

Une telle demande ne gagnerait rien à être présentée comme une simple revendication partisane ou comme la volonté d’un groupe de conquérir le pouvoir. Elle devrait plutôt s’inscrire dans un accord politique plus large, négocié et assorti de garanties institutionnelles.

La CFR pourrait ainsi proposer l’ouverture immédiate d’un dialogue politique de haut niveau, fondé sur une évaluation documentée de la transition actuelle. Celui-ci devrait examiner les conditions d’un éventuel départ négocié du premier ministre, la mise en place d’une architecture transitoire strictement limitée dans sa durée et ses missions, ainsi que la formation d’un gouvernement de consensus.

Ce gouvernement devrait être constitué autour de critères clairement établis : compétence, intégrité, capacité d’action et engagement à restaurer l’autorité de l’Etat.

Surtout, tout nouvel accord devrait comporter un calendrier public et vérifiable concernant la sécurité, le fonctionnement des institutions et les élections.

L’enjeu n’est donc pas seulement de négocier le départ d’un chef de gouvernement. Il est de négocier les conditions du lendemain.

Faire de 44 organisations une force politique

La CFR devra également relever un défi qui lui est propre. Quarante-quatre organisations réunies sous une même bannière ne constituent pas automatiquement une force politique cohérente.

L’unité se mesure à la capacité de défendre une position commune lorsque commencent les véritables négociations.

La coalition devra donc éviter les agendas individuels, les discussions parallèles et les prises de position contradictoires qui ont souvent fragilisé les regroupements politiques haïtiens.

Elle gagnerait à constituer une délégation restreinte disposant d’un mandat écrit et transparent pour engager le dialogue avec les autorités, les formations politiques extérieures à la coalition, les organisations de la société civile, les secteurs économiques, sociaux, religieux et professionnels ainsi qu’avec les partenaires internationaux.

Elle devra parler à tous sans devenir l’instrument d’aucun camp.

Face à la CARICOM, présenter une solution haïtienne

Le dialogue avec la Communauté des Caraïbes (Caricom) constitue, à cet égard, un test important.

La CFR ne devrait pas s’y présenter avec une simple accumulation de griefs contre le pouvoir. Elle devrait apporter une proposition politique précise, susceptible d’être discutée, amendée et éventuellement soutenue.

Sa position pourrait tenir en une idée : il ne revient pas à la communauté internationale de désigner les futurs dirigeants d’Haïti. Il appartient aux acteurs haïtiens de construire une solution nationale, tandis que les partenaires extérieurs peuvent accompagner les conditions de sa mise en œuvre.

Cette distinction est essentielle pour préserver la souveraineté politique du pays.

L’objectif ne saurait être de remplacer indéfiniment une transition par une autre. Il doit être d’organiser la sortie de la transition et le retour, dans les meilleurs délais possibles, à une légitimité issue des urnes.

Eviter une nouvelle rupture

Toute évolution du pouvoir doit cependant être encadrée.

Haïti ne peut se permettre ni une nouvelle vacance institutionnelle prolongée, ni une confrontation politique susceptible d’aggraver la crise sécuritaire, ni une aventure dépourvue de garanties juridiques.

Si une nouvelle architecture transitoire devait voir le jour, elle devrait être conçue comme une transition de sortie : courte, précisément définie, contrôlable et entièrement orientée vers le rétablissement de la sécurité et l’organisation d’élections.

La CFR pourrait trouver là sa principale raison d’être. Non pas devenir un nouvel espace de distribution du pouvoir, mais contribuer à construire le passage entre une transition contestée et le rétablissement de la légitimité démocratique.

Le temps de la responsabilité

Haïti n’a guère besoin d’une conférence politique supplémentaire au cours de laquelle chacun viendrait défendre sa place dans le prochain dispositif institutionnel. Le pays a besoin d’un compromis politique susceptible de restaurer l’Etat et de fixer une échéance crédible au provisoire.

La CFR dispose aujourd’hui d’un atout : avoir rassemblé, selon ses promoteurs, 44 organisations autour d’une même démarche. Mais ce nombre ne constituera une force que s’il débouche sur une capacité de proposition, de discipline et de négociation.

Elle doit devenir un interlocuteur, un producteur de solutions et, si les circonstances l’exigent, l’un des artisans d’un accord national permettant une transmission ordonnée du pouvoir.

La question doit désormais être posée sans détour : si les autorités actuelles ne parviennent pas à garantir la sécurité, à restaurer l’autorité de l’Etat et à réunir les conditions nécessaires à des élections crédibles, quelle solution politique peut permettre au pays de sortir de l’impasse sans provoquer une rupture supplémentaire ?

La CFR peut contribuer à construire cette voie.

Mais elle ne le pourra qu’en dépassant le stade des 44 signatures pour devenir une véritable force de négociation, capable de défendre un éventuel départ ordonné du premier ministre, un gouvernement de consensus aux compétences limitées et, surtout, un calendrier contraignant vers les élections.

Car une transition ne peut être jugée à la durée de ses promesses. Elle doit l’être à ses résultats et à sa capacité à rendre, enfin, la parole aux citoyens.

Marie Denise Claude
6 septembre 2026

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *