La décision du ministère de la Défense de renvoyer deux soldats des Forces armées d’Haïti (FAD’H), accusés d’avoir extorqué quatre sacs de sucre à un automobiliste en difficulté à Delmas 31, a été largement médiatisée ces derniers jours. Présentée comme une démonstration de fermeté face aux dérives au sein de l’institution militaire, cette mesure soulève néanmoins plusieurs interrogations sur la méthode employée et sur les priorités actuelles du ministère.
Selon les informations rendues publiques, quatre militaires participaient à la patrouille concernée. Pourtant, seuls deux d’entre eux ont été sanctionnés. Les critères ayant conduit à cette distinction n’ont pas été explicités publiquement, laissant subsister des questions sur les responsabilités respectives des membres de l’unité.
Au-delà du cas lui-même, c’est la procédure qui interpelle certains observateurs. Les sanctions ont été annoncées rapidement et de manière visible, sans que les éléments de l’enquête interne ni les modalités ayant conduit à la décision ne soient rendus publics. Dans une institution appelée à renforcer sa crédibilité auprès de la population, la transparence des procédures disciplinaires constitue pourtant un enjeu essentiel.

Cette affaire intervient dans un contexte où plusieurs dossiers présumés de corruption au sein du ministère de la Défense demeurent, selon leurs dénonciateurs, sans avancée notable. Des organisations syndicales et de défense des droits humains ont, au cours des dernières années, signalé des irrégularités présumées touchant la gestion administrative du ministère sous l’administration de l’ancien ministre Jean Michel Moïse. Parmi les faits évoqués figurent des contrats présumés fictifs ainsi que des irrégularités dans la gestion de certains avantages sociaux accordés aux fonctionnaires.
Des plaintes auraient été transmises au parquet de Port-au-Prince ainsi qu’à l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC). À ce jour, les résultats de ces démarches restent peu visibles dans l’espace public.
Cette différence de traitement apparent entre des affaires impliquant des soldats de rang inférieur et des dossiers touchant l’administration centrale alimente un débat récurrent en Haïti : celui de l’égalité devant les mécanismes de contrôle et de sanction de l’État.
La question se pose d’autant plus que le ministère de la Défense évolue dans un environnement marqué par une crise sécuritaire sans précédent. Alors que les groupes armés étendent leur influence sur une partie du territoire national et que la Police nationale d’Haïti demeure sous forte pression, les attentes envers les institutions de sécurité n’ont jamais été aussi élevées.
Près de 4 mois après sa nomination, Mario Andrésol est ainsi jugé non seulement sur sa capacité à imposer la discipline au sein des FAD’H, mais également sur son aptitude à inscrire le ministère dans une stratégie plus large de réponse à la crise sécuritaire.
Dans ce contexte, la médiatisation de sanctions disciplinaires peut être perçue comme un signal politique destiné à démontrer l’existence d’une chaîne de commandement fonctionnelle. Elle ne saurait toutefois se substituer aux exigences de transparence, d’équité procédurale et de résultats concrets auxquelles les institutions publiques sont aujourd’hui confrontées.
Plus largement, la question posée dépasse le sort de deux soldats. Elle touche à la capacité de l’État haïtien à appliquer les mêmes principes de responsabilité et de reddition de comptes à l’ensemble de ses agents, quels que soient leur grade, leur fonction ou leur position au sein de l’appareil administratif.