Sécurité, élections, relance, protection sociale, justice, mobilisation des recettes et efficacité de la dépense : dans sa lettre de cadrage du 10 août 2026, le gouvernement fixe sept priorités pour le prochain exercice budgétaire. Mais avec une croissance attendue à seulement 0,2 %, une inflation projetée à 15,8 % et une pression fiscale limitée à 4,4 % du PIB, l’équation financière s’annonce particulièrement serrée, analyse, dans éditorial, Willy DESULMA, directeur adjoint de la rédaction d’ « ALTERNANCE MÉDIA « en charge de l’économie.

Le prochain budget haïtien sera d’abord un exercice d’arbitrage. Dans sa lettre de cadrage adressée aux ordonnateurs, le gouvernement affiche sept grandes priorités pour l’exercice 2026-2027 et entend faire du budget un instrument à la fois de stabilisation, de protection sociale et de redressement économique.

L’ambition est large. Les moyens, beaucoup moins.

Après une contraction du produit intérieur brut estimée à 1,5 % en 2025-2026, le cadrage macroéconomique table sur une croissance réelle de seulement 0,2 % en 2026-2027. Elle atteindrait ensuite 0,5 % en 2027-2028 et autant en 2028-2029.

L’inflation resterait, elle aussi, à un niveau élevé : après 17,3 % en 2025-2026, elle serait encore de 15,8 % en 2026-2027, avant de refluer à 14,9 % puis 13,6 %.

Autrement dit, l’État veut intervenir davantage au moment même où l’économie lui laisse peu de marges supplémentaires.

La sécurité comme préalable économique

Première priorité : la sécurité publique et la défense nationale.

Le gouvernement entend renforcer les capacités opérationnelles de la Police nationale d’Haïti et des Forces armées, sécuriser les principaux axes routiers, combattre la criminalité organisée et réhabiliter les infrastructures de sécurité.

La dépense sécuritaire ne peut cependant plus être analysée comme une simple dépense régalienne. Elle est devenue une variable économique.

Lorsque les routes sont coupées, le transport des marchandises devient plus coûteux. Lorsque les entreprises sont exposées à l’insécurité, l’investissement recule. Lorsque des zones entières échappent à l’activité économique normale, la base fiscale se contracte.

L’enjeu sera donc de savoir si l’effort budgétaire consacré à la sécurité permettra effectivement de rétablir les conditions nécessaires à la production, au commerce et à l’investissement.

Élections : une facture d’environ 120 millions de dollars

Deuxième priorité, particulièrement lourde financièrement : l’organisation des élections et la restauration institutionnelle.

Le coût du processus électoral et du renforcement des institutions démocratiques est évalué à environ 120 millions de dollars américains.

Le « Basket Fund », exclusivement consacré aux activités électorales, est pour sa part estimé à environ 48 millions de dollars, avec l’objectif de porter cette enveloppe à quelque 90 millions de dollars au 30 septembre 2026.

Pour les finances publiques, l’enjeu dépasse cependant le coût immédiat du scrutin.

La véritable rentabilité économique de cet investissement dépendra de la capacité du processus électoral à produire des institutions suffisamment stables pour améliorer la confiance, réduire l’incertitude et restaurer un environnement plus favorable à l’activité privée.

À défaut, le pays aura financé une échéance politique sans obtenir le dividende institutionnel attendu.

Une « relance » qui commence à 0,2 %

La troisième priorité concerne le redressement et la relance économique. C’est aussi l’un des principaux paradoxes du cadrage.

Avec une progression du PIB limitée à 0,2 %, le scénario gouvernemental ne décrit pas encore une véritable accélération de l’économie. Il correspond davantage à une sortie progressive de la récession.

Surtout, la capacité de l’État à accompagner cette reprise reste limitée par la faiblesse des recettes.

La pression fiscale passerait de 4,3 % du PIB en 2025-2026 à 4,4 % en 2026-2027, puis à 4,5 % et 4,6 % au cours des deux exercices suivants.

Une progression extrêmement graduelle alors que l’État doit simultanément financer la sécurité, les élections, les infrastructures, les dépenses sociales et les investissements publics.

C’est l’un des principaux points de tension du futur budget : comment financer davantage de priorités sans augmentation significative de la capacité de prélèvement de l’État ?

Protéger les ménages malgré l’inflation

Quatrième axe : la sécurité alimentaire, la protection sociale et les services sociaux de base.

Avec une inflation encore attendue à 15,8 %, la protection des ménages les plus vulnérables restera déterminante.

Mais le sujet ne sera pas uniquement celui du montant des crédits. Il sera aussi celui de leur ciblage.

Dans un contexte de ressources rares, l’efficacité des dispositifs sociaux dépendra de la capacité de l’administration à identifier les bénéficiaires, limiter les déperditions et mesurer les résultats.

La question budgétaire devient alors très concrète : combien de gourdes engagées atteindront effectivement les populations auxquelles elles sont destinées ?

Justice et corruption : un enjeu aussi économique

La cinquième priorité porte sur l’État de droit, la justice et la lutte contre la corruption.

Au-delà de leur dimension institutionnelle, ces sujets touchent directement aux performances économiques.

Une administration plus transparente, une meilleure gouvernance des finances publiques et une justice plus efficace peuvent contribuer à améliorer la confiance des contribuables, des entreprises et des investisseurs.

La lutte contre la corruption devient ainsi indissociable de l’objectif de mobilisation des recettes et de qualité de la dépense publique.

Zéro financement monétaire, mais davantage de bons du Trésor

La sixième priorité pourrait être la plus décisive pour la crédibilité de l’ensemble : moderniser les administrations fiscale et douanière et poursuivre la réforme budgétaire.

Le cadrage prévoit zéro financement monétaire en 2026-2027, contre une estimation de 16,5 milliards de gourdes pour l’exercice précédent.

Sur le papier, le signal est fort. Limiter le recours à la création monétaire pour financer les besoins de l’État participe à l’effort de discipline macroéconomique.

Mais cette évolution s’accompagne d’une autre donnée : 33,1 milliards de gourdes de bons du Trésor nets sont prévus en 2026-2027, montant qui serait maintenu au cours des deux exercices suivants.

La question est donc moins de savoir si le besoin de financement disparaît que de déterminer comment il sera déplacé.

Si le financement monétaire recule au profit de l’endettement intérieur, il faudra notamment surveiller le coût de cette dette et les conditions dans lesquelles elle sera absorbée par le système financier.

Le gouvernement demande parallèlement aux ministères d’identifier leurs ressources propres, de justifier les demandes de crédits supplémentaires et de signaler les financements extérieurs déjà confirmés.

L’objectif : réduire les doublons et reprendre le contrôle sur la programmation de la dépense.

Investir moins dispersé, investir mieux

La septième priorité porte sur la planification, l’articulation des politiques publiques et l’efficacité de la dépense.

Le ministère de la Planification et de la Coopération externe est appelé à rationaliser le portefeuille des projets d’investissement public.

Chaque ministère concerné devra notamment identifier au moins trois projets phares, sélectionnés selon leur impact économique ou social, leur niveau de maturité, leur faisabilité et la capacité réelle de l’administration à les exécuter.

La logique est économiquement cohérente : lorsque l’argent manque, la multiplication de projets sous-financés peut devenir plus coûteuse que la concentration des moyens sur quelques investissements susceptibles d’être achevés.

Le défi sera de transformer cette intention en véritable sélection budgétaire.

Des risques déjà identifiés

Le gouvernement lui-même ne minimise pas les obstacles.

La lettre de cadrage identifie plusieurs risques : difficultés d’exécution du Programme d’investissement public, recettes inférieures aux prévisions, augmentation des dépenses courantes liées à la sécurité et réduction possible du portefeuille d’investissement.

À cela s’ajoutent les risques extérieurs : ralentissement de l’économie mondiale, hausse des prix internationaux de l’énergie et des produits alimentaires, incertitudes entourant le TPS des ressortissants haïtiens aux États-Unis et multiplication des chocs climatiques.

Le FMI avait lui aussi souligné, dans sa troisième revue du programme de référence publiée en mai 2026, les contraintes liées à l’insécurité, à la fragilité institutionnelle, aux faibles capacités administratives et à l’insuffisance des recettes publiques.

Le diagnostic converge donc sur un point : Haïti ne manque pas seulement de ressources. Le pays doit également améliorer la manière dont il les mobilise, les hiérarchise et les dépense.

Le budget sera jugé sur ses arbitrages

La lettre de cadrage marque la première étape de la préparation du budget. Les conférences budgétaires devront ensuite permettre aux ministères d’arbitrer leurs demandes à l’intérieur des plafonds indicatifs.

C’est à ce moment que les sept priorités devront affronter la contrainte des chiffres.

Car un budget n’établit pas seulement ce qu’un gouvernement souhaite faire. Il révèle ce qu’il choisit effectivement de financer lorsqu’il ne peut pas tout financer.

Avec 0,2 % de croissance, 15,8 % d’inflation, une pression fiscale de 4,4 % du PIB et des besoins considérables en matière de sécurité, d’élections et de protection sociale, le projet 2026-2027 devra résoudre une équation particulièrement exigeante : faire davantage avec une capacité financière qui reste très limitée.

Le véritable indicateur ne sera donc ni le nombre de priorités annoncées ni le volume global du budget.

Il faudra regarder trois choses : combien l’État parvient réellement à mobiliser, où il choisit de dépenser et quels résultats il obtient pour chaque gourde engagée.

C’est dans les crédits votés, leur taux d’exécution et leurs effets sur le terrain que se mesurera la crédibilité de cette stratégie.

Et derrière les sept priorités annoncées demeure une question qui résume à elle seule le prochain débat budgétaire : que choisira réellement de financer l’État lorsque toutes ses priorités ne pourront plus l’être en même temps ?

By Willy DESULMA

Willy DÉSULMA, Normalien diplômé de l’École Normale Supérieure et économiste formé à la Faculté de Droit et des Sciences Économiques de l’Université d’État d’Haïti, est journaliste et responsable de l’information à Alternance Média TV. Passionné par la diffusion d’une information claire et fiable, il s’engage à informer avec rigueur et professionnalisme. Expert en analyse économique et éducation, il combine savoir et expertise pour éclairer l’actualité et contribuer au débat public.

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