Il est des décisions qui, au-delà de leur portée administrative, deviennent des actes politiques majeurs. Le limogeage du directeur général de l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC), décidé par le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé, appartient à cette catégorie.

Ce n’est pas seulement un directeur qui quitte ses fonctions.

C’est l’une des dernières figures institutionnelles qui incarnait encore, aux yeux d’une partie de l’opinion publique et de nombreux partenaires internationaux, la volonté de faire reculer la corruption en Haïti.

Pendant plus de cinq ans, Hans Joseph a dirigé l’ULCC avec une ligne de conduite qui lui a valu autant de soutiens que d’ennemis. Sous son autorité, des dossiers ont visé d’anciens présidents, d’anciens Premiers ministres, des conseillers présidentiels en fonction, des parlementaires et plusieurs hauts responsables de l’administration publique. Plus rare encore dans notre culture politique, il n’a pas hésité à transmettre à la justice le dossier de son propre cousin, l’ancien ministre Aviol Fleurant, démontrant que les liens familiaux ne devaient jamais primer sur l’intérêt général.

Une telle indépendance dérange.

Elle dérange ceux qui considèrent les institutions de contrôle comme des obstacles plutôt que comme des garanties de l’État de droit.

Le plus révélateur, dans cette affaire, n’est peut-être pas le limogeage lui-même.

Ce sont les réactions qu’il a suscitées.

Parmi les premiers à saluer cette décision figure Jean-Henry Céant. L’ancien Premier ministre, sanctionné administrativement par le Canada dans le cadre de son régime visant certaines personnalités haïtiennes, est également connu pour ses attaques répétées contre des journalistes d’investigation ayant publié des informations le concernant.

Ces derniers mois, la journaliste d’investigation indépendante Lunie Joseph, dont le professionnalisme est largement reconnu, a été la cible de ses critiques après la publication d’informations fondées sur des documents judiciaires et des rapports officiels. Une démocratie ne demande pas aux journalistes de plaire aux puissants. Elle exige qu’ils puissent enquêter librement, sans intimidation ni tentative de discrédit.

Car c’est souvent la même mécanique qui se répète.

Lorsque les faits deviennent difficiles à contester, certains choisissent de s’en prendre aux enquêteurs, aux magistrats ou aux journalistes plutôt que d’apporter des réponses sur le fond.

Le gouvernement pouvait légalement remplacer le directeur de l’ULCC.

Personne ne conteste cette prérogative.

Mais en politique, les symboles sont parfois plus puissants que les décrets.

Et le symbole envoyé aujourd’hui est préoccupant.

Lorsque celui qui dirigeait l’institution chargée de lutter contre la corruption est écarté pendant que certains de ses plus virulents opposants applaudissent publiquement son départ, la confiance dans les institutions s’en trouve inévitablement fragilisée.

Ce signal intervient au moment où Haïti sollicite un soutien accru de la communauté internationale pour renforcer sa gouvernance, restaurer l’État de droit et convaincre ses partenaires que la lutte contre la corruption demeure une priorité.

Comment défendre cette ambition lorsque l’une des figures les plus emblématiques de cette lutte est brutalement remplacée, sans qu’une vision claire de la suite ne soit présentée ?

Les partenaires internationaux observent.

Les investisseurs observent.

Les citoyens observent.

Et tous retiendront une image : celle d’une institution de contrôle qui perd son dirigeant, pendant que certains responsables politiques qui n’ont jamais caché leur hostilité à son action affichent leur satisfaction.

Jean-Henry Céant n’est pas au cœur de cette affaire par hasard. Il en est devenu le symbole politique. Le symbole d’une époque où certains préfèrent affaiblir les contre-pouvoirs plutôt que d’accepter le regard exigeant des institutions de contrôle, de la justice ou de la presse indépendante.

L’État de droit ne se mesure pas uniquement à l’organisation d’élections ou à la publication de discours sur la bonne gouvernance. Il se mesure aussi à la capacité des institutions de contrôler les puissants sans subir de représailles politiques.

Le jour où ceux qui enquêtent sont affaiblis pendant que leurs détracteurs se réjouissent, ce n’est pas seulement une institution qui vacille.

C’est la République qui recule.

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