Il est des erreurs que l’on peut mettre sur le compte d’un lapsus, de l’improvisation ou de l’enthousiasme d’un meeting. Mais lorsqu’un candidat à la présidence confond le lieu associé à la proclamation de l’indépendance avec celui de la naissance de Jean-Jacques Dessalines, l’erreur cesse d’être tout à fait anodine. Elle pose une question simple : que connaît-on réellement du pays que l’on ambitionne de diriger ?
Samedi 12 septembre, aux Gonaïves, Wilner Joseph, candidat à la présidence et conseiller spécial du premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, a affirmé que Jean-Jacques Dessalines était né aux Gonaïves.
Non.
Les Gonaïves occupent une place immense dans l’histoire de Dessalines et dans celle d’Haïti. C’est dans la Cité de l’Indépendance que fut proclamée, le 1er janvier 1804, la naissance de l’État haïtien. Mais les références historiques situent généralement la naissance de Dessalines, en 1758, dans la région de Grande-Rivière-du-Nord.
On pourrait sourire de la confusion. On aurait tort.
Un candidat à la présidence n’a pas besoin d’être historien. Il n’est pas tenu de réciter de mémoire toutes les dates, toutes les batailles et toutes les biographies de la Révolution haïtienne. Mais il existe un minimum de connaissances que l’on est en droit d’attendre de celui qui prétend devenir le gardien des institutions et incarner la nation.
Et Jean-Jacques Dessalines n’est pas un personnage secondaire que l’on pourrait situer approximativement dans un manuel scolaire. Il est l’un des fondateurs de la nation, le chef de l’armée indigène victorieuse en 1803 et le premier dirigeant d’Haïti indépendante.
L’affaire prend une dimension supplémentaire lorsque l’on considère les fonctions actuelles de Wilner Joseph. Conseiller spécial du premier ministre, il appartient à l’environnement politique immédiat du chef du gouvernement. Dès lors, la question devient inévitable : quels conseils donne-t-on au premier ministre lorsque l’on trébuche soi-même sur un repère aussi élémentaire de l’histoire nationale ?
Il serait évidemment absurde de prétendre qu’une confusion sur le lieu de naissance de Dessalines explique l’effondrement sécuritaire, la paralysie des institutions, la misère ou l’incapacité de l’État à répondre aux difficultés quotidiennes des Haïtiennes et des Haïtiens.
Mais cette erreur raconte autre chose : la légèreté avec laquelle une partie de la classe politique semble parfois aborder la fonction publique.
Haïti paie depuis trop longtemps le prix de l’improvisation, de l’approximation et d’une conception du pouvoir où l’ambition précède trop souvent la préparation. Dans un pays confronté à une crise historique, prétendre à la présidence devrait imposer une exigence supplémentaire : connaître l’État que l’on veut administrer, la société que l’on veut gouverner et l’histoire que l’on sera appelé à représenter.
L’épisode des Gonaïves aurait pu rester une simple maladresse de meeting. Il devient un symbole parce qu’il concerne Dessalines, parce qu’il se produit précisément dans la ville où fut proclamée l’indépendance et parce qu’il vient d’un homme qui aspire à devenir président de la République.
La présidence n’est pas seulement une compétition électorale. Elle suppose une culture de l’État, une connaissance du pays et une certaine conscience de son histoire.
Dessalines né aux Gonaïves ? Non.
Un candidat à la présidence ne devrait pas dire ça.