Une élection ne se juge pas seulement à la régularité du vote ou au décompte des bulletins. Elle se juge d’abord aux conditions dans lesquelles les citoyens choisissent et les candidats concourent. À l’approche des élections de 2026 en Haïti, l’utilisation des ressources publiques à des fins partisanes, la puissance de l’argent d’origine illicite et la question de l’accès aux données administratives posent un problème central de science politique : celui de l’égalité dans la compétition pour le pouvoir, relève, dans son éditorial, Tanes DESULMA, directeur de la rédaction d’ « Alternance Média « …

L’élection n’est démocratique que si la compétition l’est

Dans une démocratie représentative, l’élection remplit une fonction essentielle : elle permet aux citoyens de désigner ceux auxquels ils confient temporairement l’exercice du pouvoir.

Mais l’existence d’un scrutin ne suffit pas à caractériser une démocratie.

Des élections sont organisées dans des régimes de nature très différente. Ce qui distingue véritablement une compétition démocratique, c’est notamment la liberté du choix, le pluralisme des candidatures, la transparence des procédures et l’existence de règles communes applicables à tous les compétiteurs.

Autrement dit, le problème n’est pas seulement de savoir si l’électeur pourra voter.

Il faut aussi se demander dans quelles conditions son choix aura été construit.

C’est à cet endroit précis que le processus électoral haïtien mérite aujourd’hui d’être interrogé.

L’État ne peut être un acteur partisan de la compétition

La première question concerne l’utilisation des ressources publiques.

La proximité avec le pouvoir ne peut conférer à certains candidats un avantage auquel les autres n’auraient pas accès.

Véhicules de service, personnels administratifs, moyens logistiques, ressources financières, programmes sociaux ou capacités institutionnelles : les moyens de l’État appartiennent à la collectivité et non aux détenteurs momentanés du pouvoir.

Cette distinction est fondamentale.

Dans une démocratie, gouverner procure naturellement une visibilité politique. Mais cette visibilité légitime ne doit pas se transformer en appropriation des ressources publiques au bénéfice d’une candidature.

À partir du moment où un candidat peut mobiliser les moyens de l’État tandis que son concurrent doit financer sa campagne sur ses ressources propres, il ne s’agit plus simplement d’une différence de moyens.

Il y a rupture de l’égalité de la compétition.

L’État cesse alors d’être l’arbitre institutionnel du jeu politique pour risquer d’en devenir l’un des instruments.

L’argent illicite peut dénaturer le suffrage

La deuxième question concerne le financement politique.

Dans une société confrontée aux trafics de stupéfiants, d’armes et de munitions, il serait politiquement naïf de considérer l’origine de l’argent électoral comme une question secondaire.

L’argent criminel peut financer des structures, des déplacements, des campagnes de communication, des réseaux territoriaux. Dans les situations de grande précarité économique, il peut surtout devenir un instrument d’achat des suffrages et des fidélités.

Le problème dépasse alors celui du financement irrégulier d’une campagne.

Il touche à la nature même du pouvoir qui sortira des urnes.

Car celui qui finance l’accès au pouvoir peut, demain, demander au pouvoir de protéger ses intérêts.

C’est ainsi que l’argent criminel peut progressivement pénétrer l’État : non plus seulement par la corruption de ses agents, mais par le financement de ceux qui aspirent à le diriger.

Le candidat honnête face à une asymétrie structurelle

C’est ici que surgit un paradoxe particulièrement préoccupant.

Le candidat qui respecte les règles doit rechercher des financements licites, construire son implantation territoriale, recruter ses militants, organiser ses déplacements et convaincre les électeurs.

Face à lui, celui qui disposerait des ressources de l’État ou de capitaux provenant de circuits illicites bénéficierait d’une capacité d’action sans commune mesure.

L’un construit une organisation.

L’autre dispose déjà des moyens.

L’un cherche à convaincre.

L’autre peut être tenté d’acheter.

Dans ces conditions, l’honnêteté risque paradoxalement de devenir un désavantage compétitif.

Or aucune démocratie ne peut durablement fonctionner si ceux qui respectent les règles sont structurellement pénalisés par rapport à ceux qui les contournent.

Les 30 000 membres et la question du consentement

L’exigence des 30 000 membres pose une autre difficulté.

Demander à une organisation politique de démontrer son implantation peut être parfaitement légitime. Un parti politique ne devrait pas être une simple structure électorale créée quelques semaines avant un scrutin.

Mais encore faut-il que les mêmes contraintes s’imposent réellement à tous.

La question devient particulièrement sensible lorsqu’est évoquée la possibilité pour des personnes proches du pouvoir de disposer d’un accès privilégié à des bases de données administratives.

Le principe doit être clair :

une identité administrative ne constitue pas une adhésion politique.

Un citoyen dont l’État possède le nom, le numéro d’identification ou les coordonnées n’est pas, de ce seul fait, membre d’un parti.

L’adhésion politique suppose un acte volontaire.

Si certains doivent parcourir le territoire pour convaincre 30 000 citoyens tandis que d’autres peuvent disposer de données administratives permettant de constituer leurs listes, la rupture d’égalité intervient avant même l’ouverture officielle de la campagne.

Une base de données d’administrés ne saurait devenir un réservoir de militants.

Le CEP doit garantir les conditions de la compétition

C’est pourquoi la responsabilité du Conseil électoral provisoire dépasse largement l’organisation matérielle du vote.

Le CEP ne doit pas seulement enregistrer les candidatures, imprimer les bulletins, installer les bureaux et compter les voix.

Il doit garantir les conditions politiques et juridiques dans lesquelles la compétition se déroule.

Cela implique de contrôler les financements, de prévenir l’utilisation des ressources publiques, de protéger les données administratives et de vérifier que les personnes présentées comme membres d’une organisation politique ont effectivement consenti à cette adhésion.

Car 30 000 identités ne font pas nécessairement 30 000 militants.

Et 30 000 numéros valides ne prouvent pas, à eux seuls, 30 000 volontés politiques.

La fraude commence parfois avant le bulletin

Nous commettons souvent une erreur en réduisant la fraude électorale au bourrage des urnes ou à la falsification des procès-verbaux.

Une élection peut être profondément déséquilibrée bien avant le jour du vote.

Elle l’est lorsque les ressources publiques deviennent partisanes.

Elle l’est lorsque l’argent illicite finance la conquête du pouvoir.

Elle l’est lorsque la pauvreté des citoyens devient un marché électoral.

Elle l’est lorsque des données administratives peuvent être transformées en ressources politiques.

Elle l’est enfin lorsque le respect de la règle devient moins avantageux que sa violation.

Le véritable enjeu des élections de 2026 se situe donc autant en amont des urnes que dans les urnes elles-mêmes.

Avant de compter les voix, garantir l’égalité

Voilà pourquoi la question centrale n’est pas seulement de savoir si Haïti organisera des élections.

Elle est de savoir quelle qualité démocratique auront ces élections.

Une démocratie n’exige pas que tous les candidats disposent de la même fortune, de la même popularité ou du même nombre de militants. Une telle égalité serait impossible.

Elle exige quelque chose de plus raisonnable et de plus fondamental : que personne ne puisse transformer la puissance publique, l’argent du crime ou les données détenues par l’administration en privilège électoral.

C’est cette frontière que les institutions devront protéger.

Car on peut organiser un scrutin, ouvrir les bureaux, compter les bulletins et proclamer un vainqueur sans avoir nécessairement construit une compétition équitable.

La véritable interrogation des élections de 2026 n’est donc peut-être pas encore : qui gagnera ?

Elle est d’abord :

dans quelles conditions pourra-t-on gagner ?

Car avant de compter les voix, une démocratie doit garantir que ceux qui les sollicitent ont réellement pu concourir à armes égales.

By Tanes DESULMA

Tanes DESULMA, Rédacteur en chef d’Alternance-Media, je suis diplômé en journalisme de l’ICORP et en droit public de l’École de Droit de La Sorbonne. Passionné par l’information et la justice, je m’efforce de proposer un journalisme rigoureux et engagé.

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