À l’Université Paul-Valéry Montpellier 3, une étude menée par Elucson J. Baptiste auprès de 654 étudiants met au jour l’un des grands paradoxes de l’enseignement à distance : les étudiants apprécient la liberté d’organiser leur travail, mais réclament davantage d’échanges, de tutorat et de contacts avec des professionnels pour construire leur avenir.
MONTPELLIER — La promesse de l’enseignement à distance est séduisante : travailler où l’on veut, organiser son emploi du temps, avancer à son rythme et gagner en autonomie. Mais lorsqu’il ne s’agit plus seulement d’apprendre un cours, mais de réfléchir à son métier, à ses compétences et à son avenir, la liberté offerte par l’écran rencontre rapidement une limite : on ne construit pas nécessairement un projet professionnel tout seul.
C’est précisément cette tension qu’explore Elucson J. Baptiste, diplômé d’un Master 2 en Sciences de l’Éducation et de la Formation, dans une étude consacrée aux perceptions des étudiants sur la construction de leur projet professionnel à distance.
Son travail a été mené à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3, autour de l’Unité d’Enseignement « Projet professionnel personnalisé » (PPP), proposée entièrement à distance aux étudiants de deuxième année de licence. L’objectif est d’observer comment trois dimensions — motivation, autonomie et interactions sociales — se combinent lorsque l’étudiant doit réfléchir à son orientation et à son insertion professionnelle.
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Une étude auprès de 654 étudiants
L’enquête repose sur une base significative. Au cours de l’année universitaire 2022-2023, 3 404 étudiants étaient inscrits à cette unité d’enseignement, accessible sur Moodle et représentant deux crédits ECTS.
Un questionnaire en ligne, proposé du 16 janvier au 16 février 2023, a recueilli 718 réponses. Après exclusion des étudiants qui n’avaient pas effectivement suivi l’UE, 654 questionnaires ont été retenus. Le chercheur a complété ce volet quantitatif par cinq entretiens semi-directifs avec des étudiants et un entretien avec l’ingénieur pédagogique impliqué dans la conception du dispositif.
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Le programme étudié comprend cinq modules : exploration des formations et des métiers, connaissance de soi, initiation aux stages, esprit d’entreprendre et mobilité internationale. Sa logique pédagogique tient en trois verbes : découvrir, questionner et synthétiser.
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Il ne s’agit donc pas simplement d’obtenir des informations sur les débouchés. L’étudiant est appelé à réfléchir à ses aspirations, à ses compétences et aux réalités du marché du travail afin de construire progressivement son projet.
Le distanciel séduit d’abord par sa liberté
Sur ce point, les résultats sont assez nets : la flexibilité constitue l’un des principaux atouts du dispositif.
Parmi les 654 étudiants ayant suivi l’UE, 204, soit 31,20 %, se déclarent très intéressés par une formation entièrement à distance. Ils sont 139 autres, soit 21,25 %, à se dire intéressés.
Dans les réponses ouvertes, la « modalité asynchrone » représente 41,48 % des unités de sens recensées, ce qui en fait la première catégorie thématique. Les étudiants apprécient notamment la liberté des horaires, l’absence de déplacement et la possibilité de travailler selon leur propre rythme.
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Pour les universités, le constat est loin d’être anodin. Le distanciel ne constitue pas seulement une solution technique permettant de mettre des cours en ligne. Bien conçu, il donne aux étudiants une marge de manœuvre importante dans l’organisation de leur apprentissage.
Mais cette autonomie a son revers.
Le manque d’humain, talon d’Achille du dispositif
Car les mêmes étudiants qui apprécient de pouvoir travailler librement réclament davantage de présence humaine.
171 étudiants, soit 26,14 %, considèrent que le contenu du dispositif ne les a pas aidés à avancer dans leur projet en raison du manque d’interactions humaines. 120 autres, soit 18,34 %, déclarent que l’UE ne les a pas du tout aidés à progresser.
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Dans les réponses ouvertes, les interactions sociales représentent 34,47 % des unités de sens codées, juste derrière la modalité asynchrone. Les étudiants évoquent notamment le besoin d’échanger avec des enseignants et surtout avec des professionnels capables de leur faire découvrir la réalité concrète des métiers.
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C’est ici que l’étude d’Elucson J. Baptiste touche au cœur du problème : autonomie ne signifie pas isolement.
Un étudiant peut parfaitement apprécier de travailler seul et à son rythme tout en ayant besoin, à certains moments décisifs, d’un interlocuteur pour l’aider à préciser ses choix, confronter ses représentations ou simplement lui apporter un retour personnalisé.
L’ingénieur pédagogique interrogé dans le cadre de l’étude reconnaît lui-même les limites du dispositif concernant les échanges entre étudiants et enseignants, tout en indiquant qu’un travail est engagé pour renforcer les liens entre enseignants, étudiants et services universitaires.
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Motivation : des résultats plus partagés
L’étude se garde cependant de présenter la formation à distance comme une machine à démotiver les étudiants.
Sur ce terrain, les résultats sont beaucoup plus nuancés. 59,98 % des répondants estiment que le dispositif peut accroître leur motivation, tandis que 35,79 % considèrent qu’il ne le peut pas. Les 4,23 % restants ne se prononcent pas.
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La motivation dépend donc largement de la situation personnelle de l’étudiant, de ses attentes et du degré de maturation de son projet professionnel.
Et c’est peut-être là que se trouve l’une des leçons les plus utiles de cette recherche : tous les étudiants n’ont pas besoin du même degré d’accompagnement.
Certains savent déjà où ils veulent aller et peuvent tirer pleinement profit d’un dispositif très autonome. D’autres ont besoin de confronter leurs hésitations, de parler avec des professionnels ou d’être davantage guidés.
Des étudiants qui réclament du tutorat et des professionnels
Les solutions évoquées dans l’étude ne supposent pas nécessairement un retour au tout-présentiel.
Les étudiants proposent notamment la mise en place d’un référent ou d’un tutorat, des rencontres avec des professionnels, l’organisation d’ateliers collectifs ainsi qu’une personnalisation plus poussée des contenus.
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Autrement dit : conserver la liberté du numérique tout en réintroduisant de l’humain là où il devient nécessaire.
Cette articulation apparaît d’autant plus importante que le projet professionnel ne se construit pas seulement à partir d’informations disponibles sur une plateforme. Il suppose aussi de confronter ses représentations à celles des autres et à la réalité des métiers.
Ni tout-numérique, ni retour en arrière
L’étude d’Elucson J. Baptiste débouche ainsi sur une conclusion qui dépasse largement le cas de cette unité d’enseignement : la véritable question n’est probablement plus de choisir entre autonomie et accompagnement, mais de réussir à combiner les deux.
La formation asynchrone donne à l’étudiant une liberté précieuse. Le tutorat, les échanges avec les professionnels et les retours individualisés peuvent, eux, fournir les repères nécessaires lorsque cette liberté ne suffit plus.
Le chercheur considère ainsi que l’accompagnement ne doit pas être perçu comme une limitation de l’autonomie, mais comme une ressource susceptible de la soutenir. L’UE à distance apparaît moins comme un remplacement de la relation pédagogique que comme un dispositif dans lequel une médiation humaine peut venir renforcer le travail autonome de l’étudiant.
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L’auteur reste néanmoins prudent sur la portée de ses conclusions. Les données recueillies sont principalement déclaratives, seuls cinq étudiants ont participé aux entretiens et l’étude ne permet pas d’évaluer les effets du dispositif sur le long terme. Des recherches longitudinales seraient donc nécessaires pour mesurer l’évolution des projets professionnels des étudiants dans la durée.
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À l’heure où les universités multiplient les enseignements numériques, l’étude pose finalement une question simple : jusqu’où peut-on dématérialiser l’accompagnement sans déshumaniser l’orientation ? La réponse esquissée par les étudiants de Montpellier est claire : ils veulent bien davantage d’autonomie, mais certainement pas davantage de solitude.