Avec 60 000 électeurs inscrits en deux semaines et une large partie du pays toujours sous l’emprise des gangs, l’objectif de 3 à 4 millions d’inscrits paraît de plus en plus hors d’atteinte. Au-delà des chiffres, c’est la légitimité même du futur scrutin qui est en question.
Il existe des rendez-vous où les chiffres suffisent à contredire les discours.
L’intervention du président du Conseil électoral provisoire (CEP), Jacques Desrosiers, sur les ondes de Magik9, le 4 août, en fait partie. Le président du CEP se montre confiant. Selon lui, le processus d’inscription des électeurs progresse normalement, de nouveaux centres ouvriront progressivement et l’institution demeure en mesure d’atteindre son objectif : inscrire entre 3 et 4 millions d’électeurs avant le 13 octobre 2026.
L’optimisme est une qualité. Encore faut-il qu’il repose sur des données qui résistent à l’examen.
À ce jour, le CEP indique que 60 000 électeurs ont été enregistrés entre le 20 juillet et le 3 août, dans 870 centres d’inscription, soit un peu plus de la moitié des centres prévus.
Ces chiffres constituent le point de départ de toute analyse sérieuse. Ils correspondent à une moyenne d’environ 4 000 inscriptions par jour.
Si ce rythme devait se maintenir jusqu’au 13 octobre, le nombre total d’inscrits resterait très éloigné de l’objectif annoncé. Même en retenant une hypothèse favorable avec une accélération grâce à l’ouverture de nouveaux centres, le résultat pourrait demeurer largement inférieur aux ambitions affichées.
Le CEP répond que d’autres centres seront progressivement ouverts. Mais cette réponse soulève une autre difficulté.
L’ouverture de ces centres n’est pas une variable que maîtrise l’institution électorale.
Elle dépend directement de l’évolution de la situation sécuritaire.
Jacques Desrosiers l’a lui-même reconnu : plusieurs centres ne pourront ouvrir que lorsque les autorités auront repris le contrôle de certaines zones. Autrement dit, une part essentielle du calendrier électoral dépend aujourd’hui d’une amélioration de la sécurité qui reste, à ce stade, une perspective plus qu’une réalité. Or cette réalité sécuritaire est particulièrement préoccupante.
Le CEP reconnaît qu’au moins 23 communes demeurent sous le contrôle ou sous l’influence de groupes armés, principalement dans les départements de l’Ouest, de l’Artibonite, du Centre et du Nord-Ouest.
Les deux premiers concentrent une part importante du corps électoral national.
Comment constituer un registre représentatif lorsque des centaines de milliers de citoyens vivent dans des territoires où l’État peine encore à garantir la libre circulation et l’accès aux centres d’inscription ? Mais il existe un autre élément que le débat public évoque rarement : la sociologie électorale haïtienne.
Pendant plusieurs décennies, les électeurs n’avaient pas à s’inscrire sur un nouveau registre avant chaque scrutin. Il suffisait de disposer de sa carte électorale ou de sa carte d’identification pour voter dans le centre auquel elle était rattachée. Cette pratique s’est durablement installée dans les habitudes.
Aujourd’hui, le CEP demande aux citoyens d’accomplir une démarche nouvelle, dans un contexte marqué par les déplacements forcés, la peur, l’insécurité, les difficultés de transport et une crise persistante de confiance envers les institutions publiques.
Modifier en profondeur les règles pratiques de participation à une élection est toujours un exercice délicat.
Le faire dans les circonstances actuelles constitue un pari particulièrement audacieux.
Les chiffres observés jusqu’à présent peuvent s’expliquer par plusieurs facteurs : les contraintes sécuritaires, les difficultés d’accès aux centres, une information encore incomplète sur la procédure d’inscription, mais aussi une mobilisation qui demeure limitée.
Quelles qu’en soient les causes exactes, le constat est le même : la dynamique actuelle reste très éloignée des objectifs fixés.
Au regard des données disponibles aujourd’hui, atteindre 3 à 4 millions d’inscrits suppose une accélération spectaculaire du rythme des enregistrements ainsi qu’une amélioration sensible de la situation sécuritaire. Ces deux conditions restent, pour l’heure, incertaines.
Si cette dynamique ne change pas profondément dans les prochaines semaines, le registre électoral pourrait demeurer très en deçà des ambitions officielles. C’est précisément là que s’ouvre le véritable débat.
Une élection ne tire pas seulement sa crédibilité du respect d’un calendrier.
Elle la tire aussi de l’ampleur de la participation et de la possibilité offerte au plus grand nombre de citoyens d’exercer effectivement leurs droits politiques.
Si une part importante du corps électoral ne peut matériellement pas s’inscrire ou choisit de ne pas le faire, la question de la représentativité du scrutin sera inévitablement posée.
Il ne s’agit pas d’affirmer dès aujourd’hui que l’élection sera dépourvue de légitimité.
Il s’agit de constater que, si les tendances actuelles se prolongent, les interrogations sur cette légitimité deviendront difficiles à éluder.
Le CEP demande que l’on fasse confiance à ses projections. Les chiffres invitent plutôt à la prudence.
Car en démocratie, les calendriers peuvent toujours être respectés. Encore faut-il que le peuple puisse réellement participer au rendez-vous.
Sans cela, le risque est grand que le scrutin soit conforme aux procédures, mais qu’il laisse derrière lui un débat durable sur sa représentativité.
Le véritable adversaire du CEP n’est ni l’opposition, ni les critiques, ni même les partis politiques.
Son véritable adversaire est beaucoup plus redoutable. C’est la réalité. Et cette réalité ressemble de plus en plus à un mur.
« Le CEP veut franchir la ligne d’arrivée. Encore faut-il qu’il parvienne d’abord à franchir le mur de la réalité. »