Le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé entend engager le système éducatif haïtien dans une transformation numérique. Cette initiative, portée par le ministre de l’Éducation Nationale et de la Formation professionnelle (MENFP), Vijonet DEMERO, suscite déjà de nombreuses interrogations quant à sa faisabilité réelle dans un pays confronté à des crises multiples comme l’insécurité, le manque d’énergie et les inégalités sociales, analyse dans éditorial, Elucson JEAN BAPTISTE, chroniqueur à « ALTERNANCE MÉDIA «
Une réforme annoncée depuis Paris
Invité sur le plateau de l’Alternance Média TV, à Paris, le dimanche 3 mai 2026, Monsieur DEMERO, a annoncé le lancement d’un vaste projet de transformation numérique du système éducatif haïtien. Cette réforme ambitionne de moderniser le système à travers l’intégration des technologies numériques, avec le soutien financier annoncé de la Banque Interaméricaine de Développement (BID).
Avant d’en détailler les contours, rappelons que la transformation numérique se définit comme « un processus de réorganisation pédagogique, organisationnelle et technologique d’un établissement grâce aux technologies numériques » (Allouche, 2024 ; Danon, 2015). Mais derrière cette ambition, une question fondamentale s’impose : Haïti est-elle réellement prête pour une telle réforme ?
Trois phases de la réforme annoncée par le ministre DEMERO
Selon le ministre, la réforme devrait être déployée en trois phases. La première consiste à garantir les conditions minimales d’accès à la technologie : électricité, équipements informatiques et connexion Internet fiable. Une étape indispensable, reconnaît le MENFP. Toutefois, sans infrastructures solides, la transition numérique resterait un simple slogan, martèlent les internautes.
Une réforme que certains appellent à nuancer. Sur les réseaux sociaux, l’internaute Billy Willy Joule Desulma, via la page Facebook d’Alternance Média TV, invite à ne pas rejeter d’emblée le projet : « Pourquoi parler de mensonge ? Il convient également de faire preuve d’optimisme ». Il a également souligné que : « les idées sont pertinentes, mais leur mise en œuvre demeure un fardeau ».
Mais cette réforme se heurte immédiatement à la réalité du pays. L’électricité demeure instable dans plusieurs régions, les services Internet sont inégalement répartis et certaines zones restent difficilement accessibles. À cela s’ajoute un facteur majeur : l’insécurité, qui bloque déjà de nombreuses activités économiques et institutionnelles. Comme le souligne Duclès Wenkel, « Rien ne peut fonctionner dans le pays en l’absence de sécurité ». Dans ces conditions, une question cruciale surgit : comment déployer des infrastructures numériques dans un pays où certaines écoles peinent déjà à fonctionner ?
La deuxième phase porterait sur l’intégration du numérique dans les pratiques pédagogiques et administratives. Il ne s’agirait plus seulement d’équiper les établissements, mais de faire du numérique un outil régulier de gestion, d’enseignement et de suivi scolaire.
Enfin, la troisième phase viserait à renforcer les compétences numériques des enseignants et des agents éducatifs. Selon l’UNESCO (2022), « l’intégration du numérique dans le système éducatif haïtien demeure embryonnaire, en raison du manque de formation des enseignants et de l’insuffisance des équipements dans les établissements scolaires ». Car, sans formation, aucun outil numérique ne peut produire d’impact durable, a précisé le doctorant en Science et Technologie, Ivenel Sainfa.
Former 5 000 enseignants : un chantier colossal
Le MENFP prévoit un vaste programme de formation. Des formateurs spécialisés en éducation numérique seraient d’abord recrutés et préparés, avant d’assurer la diffusion des compétences à l’échelle nationale. Selon le ministre DEMERO, environ 300 tuteurs devraient être formés afin d’accompagner près de 5 000 enseignants. Une stratégie dite « en cascade », censée accélérer la couverture du programme. En parallèle, le ministre annonce également l’installation de dispositifs d’alimentation électrique et de connexion Internet dans tous établissements.
Sur le papier, le plan semble cohérent. Mais sur le terrain, sa mise en œuvre suscite des doutes. En effet, l’internaute Lawrence Jean-François, interpelle directement le ministre, Vijonet DEMERO, « vous aviez promis aux étudiants de l’école normale un stage pour trois promotions au mois d’avril dernier. Or, nous sommes désormais en mai, et rien n’a été réalisé », a-t-il souligné. Une remarque qui met en lumière un enjeu central : la capacité de l’État à tenir ses engagements dans la durée.
Toutefois, former des milliers d’enseignants suppose non seulement de grands moyens financiers, mais aussi une organisation rigoureuse, une logistique stable et, surtout, une continuité institutionnelle dans le pays.
Le mur de la fracture numérique
Le projet risque aussi de se heurter à un obstacle bien connu : la fracture numérique. Comme le rappelle Prisca Fenoglio (2021), « les inégalités éducatives liées au numérique représentent une question vive à l’heure de la diffusion massive d’outils, souvent présentée comme étant à la fois inévitable et bénéfique ».
En Haïti, les écarts numériques sont visibles. Certaines zones urbaines disposent d’un accès relativement correct à Internet. Mais dans de nombreuses zones rurales ou périphériques, l’électricité reste irrégulière, les réseaux sont faibles et l’accès aux équipements demeure limité. Dans ces conditions, le risque est évident : une réforme numérique pourrait renforcer les inégalités plutôt que les réduire au sein du système éducatif haïtien.
D’après le professeur SAINFA, « la fracture numérique de manifeste, en Haïti, à travers trois dimensions principales : 1) inégalités dans la disponibilité des infrastructures et des équipements numériques (fracture d’accès) ; 2) insuffisance des capacités [des acteurs] à utiliser efficacement les outils numériques (fracture de compétences) ; 3) faiblesse de l’intégration pédagogique des technologies dans les pratiques éducatives (fracture d’usage) », a-t-il expliqué.
Ainsi, la fracture numérique n’est pas seulement matérielle : elle est aussi humaine (Collin et al., 2022 ; Granjon, 2022). En effet, de nombreux enseignants et d’élèves ne disposent pas encore des compétences nécessaires pour intégrer efficacement le numérique dans un cadre pédagogique. Bien que le ministre annonce la formation de 5 000 enseignants et de 300 tuteurs, la question demeure : ces effectifs suffiront-ils pour accompagner l’ensemble du personnel éducatif à l’échelle nationale ?
La grande question : combien coûtera cette réforme ?
Un point central demeure flou : le financement. Le ministre évoque un soutien de la BID, mais sans préciser le montant exact. Or, une transformation numérique à l’échelle nationale exige des investissements considérables et continus : achat de matériel, maintenance, renouvellement des équipements, formation, cybersécurité, suivi technique, etc. Comme le souligne De Rosnay (2015), « il ne suffira pas de mettre des tablettes dans les classes ou de les doter de tableaux électroniques ».
D’où une question incontournable s’impose : combien la BID injectera-t-elle réellement dans ce projet ? Et surtout, l’État haïtien pourra-t-il prendre le relais lorsque les financements extérieurs prendront fin ?
Une réforme numérique dans un système encore fragilisé
Au-delà du numérique, un autre problème interpelle : l’état actuel du système éducatif (Govain, 2023). De nombreux enseignants ne sont ni officiellement nommés ni rémunérés. L’internaute Jonas Lambert pense que : « le ministre de l’Éducation induit la population en erreur, car jusqu’à présent, de nombreux enseignants ne perçoivent toujours pas leur rémunération ». Dans le même temps, l’internaute, Edwige Figaro Toussaint, s’interroge : « à quand les lettres de nomination ? ». Tandis que l’internaute Dany-One Fevril réclame : « l’organisation des stages ainsi que la publication des nominations pour les trois promotions des écoles normales supérieures ».
À ces difficultés administratives s’ajoutent des conditions matérielles souvent précaires. Plusieurs établissements scolaires manquent d’espaces adéquats pour accueillir les apprenants. « Certaines institutions fonctionnent dans des conditions précaires, parfois sans matériel pédagogique de base ni infrastructures adaptées, sans latrines ni cour de récréation », souligne le Plan Décennal d’Éducation et de Formation du MENFP (MENFP, 2020). Un constat renforcé par l’internaute Yvenson Lubin, qui alerte « dans plusieurs régions du pays, les écoles ne fonctionnent pas ».
Alors une interrogation revient avec insistance : pourquoi parler de transformation numérique alors que le système éducatif n’est même pas totalement régularisé ? Comment numériser un système qui peine encore à assurer ses fondations ?
Ambition politique ou réforme durable ?
L’annonce du titulaire du MENFP, « spécialiste de la formation ouverte et à distance (FOAD) », a-t-il souligné lors de son intervention, marque une volonté claire : « moderniser l’éducation haïtienne et l’inscrire dans une dynamique internationale ». Mais entre l’ambition politique et la réalité du terrain, l’écart est immense.
Selon Bruffaerts-Thomas et Bruffaerts (2014), « la fourniture d’électricité reste un enjeu majeur car plus de 90 % des écoles rurales en sont dépourvues » soulignent les auteurs. Dans cette optique, la réforme devra affronter des défis majeurs : infrastructures insuffisantes, instabilité énergétique, insécurité, disparités territoriales et faibles capacités techniques dans certaines institutions.
En définitive, la question demeure entière : dans un pays où l’éducation peine déjà à répondre aux besoins fondamentaux, cette transformation numérique peut-elle devenir une réforme durable, ou restera-t-elle une promesse de plus ?
Pistes pour une réforme numérique du système éducatif haïtien : les préalables essentiels
La transformation numérique annoncée par le ministre DEMERO nécessite plusieurs préalables indispensables. À cet égard, selon des experts du Regroupement des Professeurs d’Universités d’Haïti (REPUH), il est recommandé au MENFP de lancer un projet pilote dans une trentaine d’établissements éducatifs afin de tester les dispositifs numériques (Martin et al., 2025) avant toute généralisation. En parallèle, une cellule nationale de pilotage, réunissant des experts en numérique, en techno-pédagogique et en cybersécurité, devrait être mise en place afin d’assurer la coordination et le suivi de cette réforme.
Par ailleurs, il apparaît également nécessaire d’élaborer un référentiel national de compétences numériques, en vue de son intégration aux curricula du système éducatif haïtien. À cet effet, le professeur Ivenel SAINFA plaide pour « la mise en place d’un programme national d’alphabétisation numérique pour renforcer les compétences des acteurs éducatifs en technologie de l’information et de la communication (TIC) ». Enfin, le REPUH souligne que la régularisation du système éducatif, notamment le paiement des enseignants, les nominations et la clarification des statuts de tous les personnels, demeure une condition préalable indispensable à toute réforme durable.
Références bibliographiques
Allouche, E. (2024). Transformation numérique de l’éducation, approche systémique et recherche appliquée. Médiations & médiatisations, (17), 75-107.https://doi.org/10.52358/mm.vi17.392
Bruffaerts-Thomas, J., & Bruffaerts, J.-C. (2014). L’expérimentation de l’éducation numérique en Haïti avec l’utilisation du Tableau Numérique Interactif (TNI). http://journals.openedition.org/factsreports/2826
Collin, S., Denouël, J., Guichon, N., & Schneider, É. (2022). Le numérique en éducation et formation : Approches critiques. Les Presses des Mines.
Danon, C. (2015). La transformation des espaces de formation à l’ère du numérique. Administration & Éducation, 146(2), 131-137. https://doi.org/10.3917/admed.146.0131
De Rosnay, J. (2015). Numérique et éducation : promesses et défis. Administration & Éducation, 146 (2), 99-101. https://doi.org/10.3917/admed.146.0099
Fenoglio, P. (2021). De la fracture aux inégalités sociales numériques en éducation. Cahiers pédagogiques, 573(8), 7-7. https://doi.org/10.3917/cape.573.0007
Govain, R. (2023). De la crise de l’éducation à l’éducation à la crise en Haïti. Études caribéennes, (56). https://doi.org/10.4000/etudescaribeennes.28508
Granjon, F. (2022). Inégalités sociales, dispositions et usages du numérique. Éducation et Sociétés, 47(1), 81-97. https://doi.org/10.3917/es.047.0081
Martin, P., Feuilladieu, S., & Assude, T. (2025). Évaluer l’inclusivité d’un dispositif numérique dans l’éducation (GTnum) : Comparaison des usages numériques d’enseignants et d’enseignants spécialisés en contexte d’enseignement distanciel. La nouvelle revue – Éducation et société inclusives, 102 (1), 249-265. https://doi.org/10.3917/nresi.102.0249
MENFP (2020). Le plan décennal d’éducation et de la formation 2020-2030. https://mit-ayiti.net/wp-content/uploads/2023/06/Plan-decennal-d_education-et-de-formation-MENFP-2020.pdf
UNESCO (2022). Repenser l’éducation à l’ère du numérique. UNESCO. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000379705