Alors que la Police nationale d’Haïti vient d’enregistrer l’une de ses rares victoires contre les groupes armés dans l’Artibonite, un autre spectacle se joue en parallèle : celui de la récupération politique. Depuis plusieurs jours, l’ancien président du Sénat, Youry Latortue, multiplie les interventions publiques autour des opérations menées à Lacroix-Périsse, donnant l’impression de vouloir associer son image aux succès enregistrés par les forces de l’ordre, observe , dans son éditorial, Tanes DESULMA, directeur de la rédaction
Pourtant, les images qui parviennent de cette localité racontent une tout autre histoire. Elles montrent des policiers progressant dans le fief du chef de gang Bendji, reprenant le contrôle d’une résidence devenue le symbole de l’emprise des groupes armés dans la région. Elles montrent des agents engagés sur le terrain, pas des responsables politiques.
Dans un pays confronté à l’effondrement progressif de son autorité publique, ce succès dépasse largement le cadre d’une simple opération policière. Il constitue l’un des rares signaux positifs enregistrés dans la lutte contre les groupes armés qui continuent de défier l’État et de terroriser la population.
Cette victoire appartient avant tout aux policiers.
Elle appartient à ces femmes et à ces hommes qui, chaque jour, affrontent des organisations criminelles lourdement armées dans des conditions souvent précaires. Elle appartient à ceux qui avancent là où d’autres hésitent à se rendre. Elle appartient à ceux qui risquent leur vie pour tenter de restaurer une présence de l’État dans des territoires abandonnés depuis trop longtemps.
Pourtant, à mesure que la Police nationale d’Haïti enregistre quelques avancées dans l’Artibonite, un phénomène récurrent de la vie politique haïtienne refait surface : la tentation de la récupération.
Depuis plusieurs semaines, l’ancien président du Sénat, Youry Latortue, multiplie les interventions publiques relatives aux opérations conduites dans la région. Ses déclarations et sa présence médiatique donnent le sentiment d’une volonté d’associer son image aux récents succès enregistrés contre les gangs.
Or, une démocratie saine exige une distinction claire entre l’action des institutions et les ambitions des acteurs politiques.
Les images diffusées depuis Lacroix-Périsse montrent des policiers en opération. Elles montrent des agents progressant dans une zone qui, pendant des années, a échappé au contrôle des autorités. Elles témoignent d’un engagement opérationnel, non d’une initiative politique.
Cette confusion entre le mérite institutionnel et le bénéfice politique est d’autant plus problématique que Youry Latortue demeure une personnalité entourée de controverses majeures.
L’ancien sénateur fait partie des responsables politiques haïtiens sanctionnés par les États-Unis et le Canada depuis novembre 2022. Les autorités américaines l’accusent notamment d’avoir utilisé son influence politique pour participer à des activités liées au trafic international de drogue et d’avoir entretenu des relations avec des réseaux criminels armés. Le Canada a également pris des sanctions à son encontre en invoquant des motifs liés à la corruption et au soutien présumé à des acteurs contribuant à l’instabilité du pays.
Ces sanctions ne constituent pas des condamnations judiciaires. Elles n’en représentent pas moins des décisions lourdes de conséquences prises par deux États étrangers à l’encontre d’un ancien président du Sénat de la République.
À cela s’ajoutent les interrogations suscitées par certaines affaires judiciaires ayant touché son entourage familial. En mai 2023, sa sœur, Paulette Latortue, a été arrêtée sur ordre du juge d’instruction Louima Louidor dans le cadre d’une enquête portant sur ses liens présumés avec le nommé « Meyer », présenté comme l’un des chefs du gang « Kokorat San Ras », actif dans la région de l’Artibonite. Comme dans toute procédure judiciaire, les responsabilités individuelles relèvent exclusivement de la justice. Mais ces affaires ont contribué à alimenter les débats sur les rapports complexes entre certains acteurs politiques et les groupes armés qui prospèrent depuis des années dans le pays.
C’est précisément pour cette raison que les tentatives de récupération politique des opérations menées par la PNH apparaissent aujourd’hui particulièrement malvenues.
La lutte contre les gangs est devenue une question de survie nationale. Elle exige de la cohérence, de la crédibilité et du respect pour les institutions chargées de la conduire. Elle ne peut être transformée en instrument de communication ou en levier de réhabilitation politique.
Les avancées enregistrées à Lacroix-Périsse doivent être saluées pour ce qu’elles sont : le résultat du travail de policiers qui continuent d’assumer, souvent seuls, la responsabilité de défendre l’État face à des groupes criminels toujours plus puissants.
Dans un contexte où la confiance envers les institutions demeure fragile, la meilleure manière d’honorer cette victoire est de reconnaître ceux qui l’ont rendue possible.
À Lacroix-Périsse, le mérite revient à la Police nationale d’Haïti.
Et à elle seule.