TRIBUNE — À l’approche des prochaines élections, une partie du secteur populaire et progressiste haïtien tente de retrouver le chemin de l’unité. Le pari est considérable : dépasser les divisions, contenir les ambitions individuelles et faire émerger une candidature commune capable de représenter les masses populaires et paysannes. Trente-six ans après le 16 décembre 1990, l’histoire peut-elle encore servir de boussole, s’interroge dans cette Tribune, Rigaud J. Pierre- Louis, intellectuel de de gauche.
Mercredi 19 août 2026, plus de 700 personnes, majoritairement des jeunes, ont participé à Lalue, en plein cœur de Port-au-Prince, non loin de la ruelle Vaillant, au lancement d’une nouvelle organisation politique : l’Initiative du 14 Août pour le sauvetage du Secteur populaire et progressiste.
L’ambition affichée par ses initiateurs est aussi simple à formuler que difficile à réaliser : rassembler les différentes composantes du secteur populaire et progressiste autour d’une candidature unique à la présidence de la République, capable de porter les aspirations des masses populaires, paysannes et progressistes lors des prochaines élections.
L’unité, vieille obsession de la gauche haïtienne
Mais derrière l’enthousiasme du lancement surgit immédiatement une série de questions.
Les masses haïtiennes sont-elles encore capables de reproduire la dynamique politique qui avait conduit à la victoire du 16 décembre 1990 ? Existe-t-il aujourd’hui, dans le camp populaire, une intelligence politique collective suffisamment forte pour dépasser les querelles de chapelle et les ambitions personnelles ?
Plus encore : les initiateurs, visibles comme moins visibles, de cette nouvelle démarche disposent-ils de l’autorité politique et morale nécessaire pour réunifier un secteur profondément divisé et émietté ?
La difficulté est déjà perceptible. Dans les coulisses, une dizaine de personnalités se réclamant, à des degrés divers, du secteur populaire et progressiste nourriraient des ambitions présidentielles.
Comment construire l’unité lorsque chacun peut se rêver candidat ? Comment faire émerger une candidature commune dans un espace politique où les ambitions individuelles ont trop souvent pris le pas sur la construction collective ?
Les promoteurs de l’Initiative du 14 Août ont-ils pleinement mesuré l’immensité de la tâche qui les attend ?
Une chose est certaine : ce sont les audacieux qui font l’histoire. Encore faut-il que l’audace politique rencontre une capacité réelle de rassemblement.
Pétion-Ville, premier test grandeur nature
Une première réponse pourrait intervenir rapidement.
Selon les dirigeants de l’Initiative, une réunion politique est prévue mardi 25 août 2026 à Pétion-Ville. Les principales figures du secteur populaire et progressiste doivent y être invitées.
Ce rendez-vous constituera un véritable test.
Au-delà des discours et des déclarations de principe, il permettra de mesurer la capacité de convocation des initiateurs et, surtout, de déterminer si les principaux responsables de ce camp sont réellement disposés à s’asseoir autour d’une même table.
Car l’unité ne se proclame pas. Elle se construit.
Le précédent de 1990
L’histoire politique haïtienne offre justement un précédent que les promoteurs de cette initiative semblent vouloir convoquer.
À l’approche des élections de 1990, le camp démocratique et populaire était lui aussi traversé par les ambitions présidentielles. Plusieurs personnalités envisageaient alors de se présenter : Thomas Désulmé, Gérard Gourgue, Sylvio Claude, René Théodore, Gérard Philippe Auguste ou encore Victor Benoit.
Jean-Bertrand Aristide, lui, n’était pas encore ouvertement candidat, même si son nom et son influence pesaient déjà dans les discussions.
Puis vint le moment du choix.
Après des réflexions, des négociations et d’intenses manœuvres politiques, une partie importante des forces populaires dispersées à travers le pays se rallia à la candidature de Jean-Bertrand Aristide.
Le résultat est entré dans l’histoire : la victoire du 16 décembre 1990.
Trente-six ans plus tard, la question revient avec une force particulière : l’histoire peut-elle se répéter ?
Mais qui pourrait incarner ce rassemblement ?
La difficulté n’est pas seulement de réunir les organisations. Elle est de trouver une personnalité susceptible d’incarner leur unité.
Les initiateurs de l’Initiative du 14 Août parviendront-ils à faire émerger un candidat considéré comme légitime par les différentes composantes du secteur populaire et progressiste ?
Et surtout : qui pourrait être ce candidat face au PHTK, dans un pays profondément bouleversé par la violence des gangs armés, l’effondrement des institutions et la défiance envers la classe politique ?
Avant même de répondre à cette question, un autre test s’impose : celui de la capacité de rassemblement.
Maryse Narcisse, Jude Célestin, Jocelerme Privert, Jacky Lumaque, Nenel Cassy, Evalière Beauplan, André Michel, Moïse Jean-Charles, Antonio Chéramy, Joanas Gué, Gérald Germain, Jean-Henry Céant et Levaillant Louis-Jeune répondront-ils à l’appel de Pétion-Ville le mardi 25 août ?
Leur présence — ou leur absence — donnera déjà une indication sur la portée réelle de cette initiative.
Le secteur populaire et progressiste veut retrouver une place centrale sur la scène politique. Il affirme vouloir transformer son émiettement en force collective et ses défaites passées en leçon politique.
Mais entre la mémoire du 16 décembre 1990 et la réalité de 2026, il existe un gouffre.
Le premier défi sera donc moins de refaire 1990 que de démontrer qu’en 2026, l’unité du camp populaire est encore politiquement possible.
Le rendez-vous est pris.
Rigaud J. Pierre Louis
20 août 2026
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