Lundi 7 septembre, jour officiel de la rentrée scolaire, toutes les écoles n’ont pas fait leur rentrée. Dans plusieurs établissements de la région métropolitaine de Port-au-Prince, les salles de classe sont restées peu fréquentées ; ailleurs, les portes n’ont tout simplement pas ouvert. Pendant ce temps, à Ennery, dans l’Artibonite, et au lycée Horacius Laventure, à Delmas 75, le Gouvernement lançait solennellement l’année académique 2026-2027 sous une promesse aussi simple qu’exigeante : « Yon lekòl pou tout moun », une école pour tous. Tout le paradoxe de cette rentrée tient dans ce contraste, analyse, dans son éditorial, Willy DESULMA, directeur adjoint de la rédaction d’ « Alternance Média « en charge de l’éducation et de l’économie
D’un côté, un État qui veut afficher le retour de l’école, annonce des moyens et fixe 194 jours de classe. De l’autre, une réalité scolaire qui rappelle, dès le premier matin, combien la distance demeure grande entre un calendrier officiel et une école qui fonctionne réellement.
Ce serait pourtant une erreur de réduire « Yon lekòl pou tout moun » à un slogan de circonstance. Dans un pays profondément travaillé par les inégalités, garantir à chaque enfant l’accès à l’éducation relève moins d’une ambition gouvernementale que d’une obligation élémentaire de l’État.
Encore faut-il que la réalité suive.
À Ennery comme à Delmas, le Gouvernement a multiplié les annonces : soutien aux familles vulnérables, manuels subventionnés, cantines, nominations d’enseignants, éducation numérique, enseignement technique, accompagnement psychologique et création de nouveaux lycées.
Pris ensemble, ces engagements dessinent une politique éducative qui ne se limiterait plus à gérer l’urgence.
Mais le premier jour de classe vient déjà rappeler la règle à laquelle cette politique devra désormais se soumettre : une école pour tous commence par une école ouverte à tous.
Ce décalage n’est pas anecdotique. Il résume une faiblesse ancienne de l’action publique en Haïti : l’écart persistant entre l’État qui annonce et l’État qui exécute.
194 jours, vraiment ?
Le ministre de l’Éducation nationale, Vijonet Déméro, a fixé un objectif qui devrait servir de premier test : préserver les 194 jours de classe inscrits au calendrier scolaire.
La question paraît technique. Elle est profondément politique.
Le temps scolaire n’est pas une abstraction administrative. Lorsqu’une journée disparaît, tous les enfants ne la perdent pas de la même manière. Certains disposent d’un ordinateur, d’une connexion, de cours particuliers ou d’un environnement familial permettant de compenser. Beaucoup d’autres n’ont que l’école.
Pour eux, une école qui ferme n’est pas seulement un service public interrompu. C’est une inégalité supplémentaire.
Le MENFP serait donc bien inspiré de faire des 194 jours annoncés autre chose qu’un objectif de calendrier : un indicateur public de responsabilité, département par département, établissement par établissement.
La question sensible des subventions
L’autre test sera financier.
Dans la situation économique actuelle, aider les familles qui ne peuvent plus assumer seules les dépenses scolaires est indispensable.
Mais plus les ressources sont rares, plus leur attribution doit être transparente.
Les inquiétudes autour des bénéficiaires des subventions imposent au Gouvernement de publier les critères, d’expliquer la sélection, d’identifier les contrôles et de rendre compte de l’utilisation des fonds.
Il ne suffit pas d’affirmer que l’aide ira aux plus nécessiteux. Il faut démontrer qu’elle leur est effectivement parvenue.
C’est une question de confiance. Et la confiance publique, dans un pays où elle a été si souvent éprouvée, ne se décrète pas davantage qu’une rentrée scolaire.
Une politique éducative ne se résume pas à l’école
Certaines orientations annoncées méritent néanmoins d’être prises au sérieux.
Le renforcement de l’enseignement technique répond à une faiblesse structurelle de l’économie haïtienne. L’éducation numérique est devenue incontournable. L’accompagnement psychologique des enfants n’a rien d’accessoire dans une société où beaucoup grandissent au contact de la violence et des déplacements.
Le projet d’approvisionner davantage les cantines scolaires à partir de la production agricole locale, notamment dans l’Artibonite, porte aussi une idée intéressante : faire de la dépense éducative un instrument de développement territorial.
Nourrir un élève tout en créant un débouché pour un agriculteur haïtien : voilà le type d’articulation dont le pays a besoin.
Encore faut-il passer de l’intention à l’organisation.
Le véritable rendez-vous est à la fin de l’année
Il serait injuste de condamner une politique éducative au premier jour de sa mise en œuvre, comme il serait imprudent de la juger sur la seule foi des annonces.
Le Gouvernement demande donc du temps. Il doit, en contrepartie, accepter l’évaluation.
À la fin de l’année scolaire, quelques questions suffiront : combien des 194 jours auront été assurés ? Combien d’écoles auront fonctionné normalement ? Les enseignants nommés auront-ils rejoint leur poste ? Les manuels seront-ils arrivés entre les mains des élèves ? Les cantines auront-elles fonctionné ? Les familles prioritaires auront-elles reçu l’aide publique ?
Ces questions sont modestes, mais plus importantes que tous les discours.
Le problème de l’école haïtienne n’est plus de savoir si l’État connaît les difficultés : elles sont documentées depuis des années. Il n’est pas davantage de savoir quelles réformes annoncer : beaucoup l’ont déjà été.
Le problème est désormais celui de la capacité de l’État à faire ce qu’il dit.
« Yon lekòl pou tout moun » porte une promesse considérable, trop peut-être pour être réduite au thème officiel d’une année académique.
Une école pour tous suppose que l’enfant de Delmas, d’Ennery, de Cité Soleil, des mornes ou des campagnes reculées puisse attendre de la République la même chose : une école ouverte, un professeur présent et suffisamment de temps pour apprendre.
Le Gouvernement a choisi la formule.
Il lui reste maintenant à en faire une réalité.