Par Roland Charles, ancien maire de Thomazeau et ancien coordonnateur de l’Association des maires de l’Ouest (AMO).
Une démocratie ne se résume pas à l’organisation d’un scrutin. Elle repose avant tout sur un principe fondamental : l’égalité de tous les citoyens devant le suffrage universel. Or, la décision du Conseil électoral provisoire (CEP) de lancer les opérations d’inscription des électeurs dans les chefs-lieux de neuf départements, tout en excluant provisoirement le département de l’Ouest, soulève une interrogation majeure sur la crédibilité et le caractère véritablement national du processus électoral, relève , dans une Tribune publiée à « Alternance Média « , Roland Charles, ancien Maire de Thomazeau et coordonnateur de l’association des maires de l’Ouest.
Le département de l’Ouest n’est pas un territoire parmi d’autres. Il constitue le cœur politique, administratif et économique du pays. Il regroupe vingt communes : Port-au-Prince, Carrefour, Cité Soleil, Delmas, Gressier, Kenscoff, Pétion-Ville, Tabarre, Croix-des-Bouquets, Cornillon-Grand-Bois, Fonds-Verrettes, Ganthier, Thomazeau, Grand-Goâve, Léogâne, Petit-Goâve, Arcahaie, Cabaret, Anse-à-Galets et Pointe-à-Raquette.
Ces vingt communes font partie intégrante de la République d’Haïti. Aucun de leurs habitants ne devrait être privé, même temporairement, de son droit de participer au processus électoral.
Selon les données de l’Office national d’identification (ONI), le département de l’Ouest représente près de 42 % de l’électorat potentiel. En d’autres termes, plus de quatre électeurs sur dix sont maintenus dans l’attente dès la première étape du processus. Peut-on raisonnablement parler d’élections nationales lorsqu’une telle proportion de citoyens demeure exclue des opérations d’inscription ?
Personne ne conteste la gravité de la crise sécuritaire qui frappe particulièrement l’Ouest. Mais cette réalité n’est pas nouvelle. Le CEP reconnaissait lui-même, dans son calendrier électoral publié en décembre 2025, que la réussite des élections dépendait de deux conditions essentielles : un climat sécuritaire acceptable et la disponibilité des ressources financières.
Aujourd’hui, les ressources semblent avoir été mobilisées. En revanche, les conditions sécuritaires restent loin d’être réunies. Dès lors, une question mérite d’être posée : la priorité du CEP est-elle désormais de respecter un calendrier administratif ou de garantir des élections réellement inclusives, libres et crédibles ?
Une autre interrogation demeure sans réponse. Les estimations budgétaires du processus électoral sont passées d’environ 250 millions de dollars américains à près de 120 millions, sans qu’une explication publique détaillée n’ait été fournie. Une telle évolution exige pourtant un exercice de transparence, un audit indépendant et une véritable reddition de comptes afin de préserver la confiance des citoyens.
Le calendrier lui-même nourrit les incertitudes. En décembre 2025, le CEP prévoyait près de cinq mois entre l’ouverture des inscriptions et la tenue du scrutin fixé au 30 août 2026. Nous sommes désormais à la fin du mois de juillet, alors que les opérations n’ont toujours pas débuté dans le département qui concentre près de la moitié de l’électorat potentiel. Quel calendrier réaliste le CEP et le gouvernement peuvent-ils encore présenter à la nation ?
Il ne s’agit nullement de remettre en cause la nécessité d’organiser des élections. Au contraire. Haïti a besoin d’institutions légitimes, issues d’un vote libre et transparent. Mais cette légitimité ne pourra être obtenue si une partie aussi importante du corps électoral demeure à l’écart du processus.
Les habitants de l’Ouest ne demandent aucun privilège. Ils réclament simplement le respect d’un droit constitutionnel fondamental : celui de pouvoir s’inscrire, voter et choisir leurs représentants dans les mêmes conditions que tous les autres citoyens haïtiens.
Le CEP et le gouvernement ont aujourd’hui le devoir de clarifier leur stratégie pour le département de l’Ouest. Ils doivent expliquer à la population dans quels délais les vingt communes seront intégrées au processus, quelles garanties sécuritaires seront mises en œuvre et comment ils entendent assurer l’égalité de tous les électeurs devant les urnes.
Car une démocratie ne se construit ni dans l’exclusion ni dans l’attente. Elle se construit par l’inclusion, la transparence et le respect du suffrage universel. Tant que près de 42 % de l’électorat potentiel restera en marge du processus, la question de la représentativité des prochaines élections demeurera inévitablement posée.