ÉDITORIAL — Tandis que l’insécurité gagne plusieurs territoires, le ministère de l’Intérieur brille par son effacement. À sa tête, Paul Antoine Bien-Aimé semble avoir fait de la discrétion une méthode de gouvernement. Mais lorsqu’un État perd du terrain, le silence de l’Intérieur devient une question politique, relève dans son éditorial, Smith SPRINVIL, journaliste politique d’ « Alternance Média « .
Il est des ministres dont on commente les décisions. D’autres dont on redoute les erreurs. Paul Antoine Bien-Aimé appartient à une troisième catégorie : celle des ministres que l’on cherche.
De Kenscoff à Gressier, de l’Artibonite au Plateau central, en passant par Croix-des-Bouquets, la violence armée fragilise l’autorité publique. Des populations fuient, des administrations locales sont dépassées, des communes vivent sous la menace.
Et l’Intérieur ?
On peine à entendre sa voix.
Où est l’Intérieur ?
Le ministère de l’Intérieur devrait pourtant être l’un des centres nerveux de l’État. Délégués départementaux, vice-délégués, autorités municipales, protection civile : tout un appareil territorial gravite autour de lui.
Or cette chaîne donne trop souvent l’impression de fonctionner sans boussole. Les autorités locales paraissent livrées à elles-mêmes, sans doctrine clairement perceptible ni coordination suffisamment visible.
Un ministre de l’Intérieur n’a évidemment pas vocation à poursuivre lui-même les chefs de gangs. Mais son administration doit savoir ce qui se passe sur le territoire, faire remonter l’information et permettre à l’État d’anticiper plutôt que de subir.
C’est précisément ce qui manque : le sentiment qu’il existe encore un pilote dans la tour de contrôle.
Un ministère au ralenti
Paul Antoine Bien-Aimé n’est pourtant pas un novice. Il a déjà dirigé ce ministère sous René Préval avant d’y revenir en novembre 2024.
L’expérience aurait dû constituer une force. Mais l’expérience, lorsqu’elle ne produit plus d’impulsion, finit par ressembler à de l’immobilisme.
Le paradoxe est plus frappant encore à l’heure où le pays parle d’élections. Comment préparer sérieusement un scrutin sans une administration territoriale mobilisée, structurée et capable d’exercer l’autorité publique jusque dans les communes ?
Pendant que l’urgence s’accélère, l’Intérieur paraît fonctionner au ralenti.
Des accusations qui exigent des réponses
Plus grave, des accusations circulent sur l’utilisation de ressources qui auraient été destinées au renseignement du ministère au bénéfice d’activités politiques liées à la plateforme VIKTWA. Un montant de 40 millions de gourdes est notamment avancé.
À ce stade, Alternance Média ne dispose pas d’éléments indépendants permettant d’établir comme un fait un détournement de ces fonds.
Mais la gravité de l’accusation impose une réponse publique.
Quel est le montant réellement consacré au renseignement territorial ? Comment ces fonds sont-ils utilisés ? Quels mécanismes permettent d’en contrôler l’emploi ?
Le silence ne peut tenir lieu de reddition de comptes.
Le temps de l’effacement
Dans un pays où l’autorité publique recule, le ministère de l’Intérieur ne peut se contenter d’administrer son propre silence. Sa mission est d’être présent là où l’État vacille, d’anticiper les crises et de maintenir le lien entre le pouvoir central et les territoires.
Paul Antoine Bien-Aimé a l’expérience du pouvoir. Mais l’expérience ne saurait devenir un argument lorsque l’action n’est plus perceptible.
Haïti n’a pas besoin d’un ministre spectateur de l’affaiblissement de l’autorité territoriale. Elle a besoin d’un ministère qui informe, coordonne, décide et agit.
À force de chercher le ministre de l’Intérieur, le pays finit par découvrir quelque chose de plus inquiétant encore : le vide laissé par l’État.
Alternance Média — Éditorial