TRIBUNE — À chaque grande crise politique, Haïti attend des médiateurs venus de l’étranger pour remettre ses propres dirigeants autour d’une table. Pour Serge Pierre Louis, politologue et président du parti Haïti Solidaire, cette dépendance révèle l’échec d’une classe politique incapable de construire elle-même le compromis national.

Par Serge Pierre Louis, politologue et président du parti Haïti Solidaire

La nouvelle mission des émissaires de la CARICOM en Haïti pose une question dérangeante : pourquoi faut-il toujours des étrangers pour aider les Haïtiens à se parler ?

La CARICOM n’est pas le problème. Dans une région interdépendante, ses bons offices sont légitimes. Haïti a besoin de partenaires et la médiation internationale peut être utile lorsque le dialogue est rompu.

Mais accompagner un pays ne signifie pas se substituer durablement à sa capacité politique.

À chaque crise, le même scénario se répète : les acteurs haïtiens s’affrontent, le dialogue devient impossible, les institutions s’affaiblissent et, finalement, des émissaires étrangers arrivent pour tenter de rapprocher des dirigeants qui vivent pourtant dans le même pays.

Où sont donc les hauts émissaires d’Haïti ?

L’échec du compromis

Notre problème est aussi celui d’une classe politique qui, depuis trop longtemps, confond opposition et obstruction, pouvoir et appropriation de l’État, négociation et partage de postes.

Les gouvernements changent. Les accords se succèdent. Les transitions remplacent les transitions. Mais les pratiques demeurent.

Et trop souvent, les mêmes protagonistes de la crise reviennent au centre du jeu pour prétendre résoudre les crises qu’ils ont contribué à produire.

C’est l’une des raisons pour lesquelles Haïti semble enfermée dans une transition permanente.

Une démocratie mature doit pourtant savoir produire ses propres compromis. Elle doit disposer de femmes et d’hommes capables de parler aux différents camps sans devenir les instruments d’un camp contre l’autre.

Haïti pourrait ainsi constituer un collège national de hauts émissaires, composé de personnalités reconnues pour leur expérience, leur indépendance et leur autorité morale : anciens responsables de l’État, juristes, universitaires, diplomates et représentants crédibles de la société civile.

La CARICOM resterait un partenaire. Elle ne serait plus le recours automatique.

Fils-Aimé n’est pas tout le problème

Certains réclament aujourd’hui le départ du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Les critiques concernant son gouvernement, comme les interrogations sur la neutralité politique de l’Exécutif, doivent être débattues.

Mais il serait dangereux de réduire une crise structurelle à un seul homme.

Alix Didier Fils-Aimé n’est pas, à lui seul, le problème d’Haïti.

Changer un Premier ministre sans changer les pratiques revient à changer les acteurs sans réécrire le scénario.

La vraie question est ailleurs : quel système permettra enfin au pays de sortir de cette succession de transitions, de gouvernements provisoires, d’accords contestés et de crises recommencées ?

Une nouvelle offre politique

Haïti a besoin d’un renouvellement beaucoup plus profond.

La jeunesse, les femmes, la diaspora et le monde paysan doivent devenir les forces motrices d’une nouvelle offre politique.

Pas pour remplacer une génération par une autre et reproduire les mêmes méthodes. Mais pour changer la manière de gouverner, de négocier et de concevoir l’État.

Le pays a besoin d’une politique jugée sur ses résultats : sécurité, emplois, justice, éducation, santé, agriculture et développement.

Sortir de la dépendance politique

Haïti doit coopérer avec la CARICOM, l’OEA, les Nations unies et ses partenaires internationaux. Mais coopération ne signifie pas dépendance.

Un pays ne peut continuellement produire ses crises puis attendre de l’étranger la méthode permettant de les résoudre.

La CARICOM peut accompagner Haïti. Elle ne peut devenir la conscience politique permanente de la République.

Après plus de deux siècles d’indépendance, notre souveraineté doit aussi se mesurer à notre capacité de résoudre nos propres différends.

Il est temps de poser la question sans détour :

Pourquoi toujours de hauts émissaires étrangers ? Pourquoi pas, enfin, de hauts émissaires d’Haïti ?

Car la souveraineté ne se proclame pas seulement.

Elle s’organise. Elle se protège. Et surtout, elle s’exerce.

Serge Pierre Louis
Politologue — Président du parti Haïti Solidaire
Expert en négociation, médiation et résolution de conflits

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