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L’approbation par la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) d’un contrat de 542 634 238 dollars destiné au renforcement de la sécurité aux frontières constitue l’une des décisions financières les plus importantes de ces dernières années. Signé entre plusieurs ministères régaliens et la société Evergreen Trading System Limited, avec l’implication de Alex Stewart International, l’accord est présenté par l’exécutif comme un instrument de modernisation et de redressement fiscal.

Mais derrière l’argument sécuritaire, une interrogation persiste : à qui profitera réellement ce contrat ? S’ interroge Tanes DESULMA, directeur de la rédaction « ALTERNANCE MÉDIA « 

Une modernisation jugée urgente

L’État haïtien ne dispose que de moyens limités pour surveiller les quelque 400 kilomètres de frontière terrestre avec la République dominicaine. La Police frontalière reste sous-dotée, les infrastructures sont vétustes et la contrebande continue de priver le Trésor public de ressources essentielles.

Le projet prévoit un déploiement technologique d’envergure : scanners fixes et mobiles dans les principaux ports, surveillance satellitaire, drones, équipements de contrôle des personnes, reconstruction d’infrastructures douanières et d’immigration. L’objectif affiché est double : renforcer la sécurité nationale et augmenter les recettes fiscales.

Sur le principe, peu contestent la nécessité d’un tel renforcement.

Un montage financier sensible

Le contrat s’étale sur dix ans, dont deux années de mise en œuvre et huit années d’exploitation. Si le financement principal serait assumé par le prestataire privé, l’État devra mobiliser plus de 13 millions de dollars pour les frais initiaux.

Surtout, le mécanisme de rémunération — initialement indexé à 3 % des recettes douanières — avait suscité des réserves. La CSCCA avait retourné le document pour corrections, pointant des imprécisions sur les garanties financières et l’absence d’évaluation claire de l’impact budgétaire.

Cette indexation pose un enjeu structurel : lorsque la performance des recettes publiques conditionne directement la rémunération d’un opérateur privé, la relation contractuelle devient étroitement liée aux flux fiscaux nationaux. La frontière ne constitue plus seulement un espace de contrôle ; elle devient également un centre de calcul économique.

La souveraineté en question

La frontière est l’un des attributs essentiels de l’État. Elle matérialise son autorité, organise les échanges, structure la sécurité intérieure. Confier son contrôle technologique et opérationnel à des entreprises étrangères ne relève pas d’un simple choix technique.

Certes, les partenariats public-privé sont devenus courants dans de nombreux pays. Mais ils supposent des institutions solides, des mécanismes de supervision efficaces et une capacité de négociation équilibrée. Dans un État fragilisé, où les mécanismes de contrôle démocratique demeurent limités, le risque de dépendance n’est pas théorique.

La question n’est pas de refuser toute coopération internationale ni de nier l’urgence sécuritaire. Elle est de déterminer si l’État sortira renforcé de cet accord ou s’il inscrira, pour une décennie, une part stratégique de sa souveraineté dans une logique contractuelle dont il ne maîtriserait pas entièrement les leviers.

Entre nécessité et vigilance

Le gouvernement défend un choix pragmatique : sans ressources supplémentaires, pas de sécurité durable. Sans modernisation technologique, pas de contrôle efficace. L’argument est recevable.

Mais l’histoire récente du pays invite à la prudence. Les grands contrats publics, surtout lorsqu’ils mobilisent des montants exceptionnels, exigent transparence intégrale, contrôle parlementaire et suivi indépendant.

La véritable mesure de ce projet ne résidera pas seulement dans le nombre de scanners installés ou de drones déployés. Elle se jugera à la capacité de l’État haïtien à conserver la maîtrise stratégique de ses frontières, à encadrer strictement l’exécution du contrat et à garantir que les bénéfices fiscaux annoncés profitent effectivement à la collectivité.

Plus de 500 millions de dollars pour sécuriser la frontière : l’investissement est historique. Reste à savoir s’il marquera un renforcement durable de l’autorité publique ou l’ouverture d’une dépendance structurelle difficile à réviser.

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La Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif

By Tanes DESULMA

Tanes DESULMA, Rédacteur en chef d’Alternance-Media, je suis diplômé en journalisme de l’ICORP et en droit public de l’École de Droit de La Sorbonne. Passionné par l’information et la justice, je m’efforce de proposer un journalisme rigoureux et engagé.

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