Alors que le Secrétaire général des Nations unies, António Guterres, foule, ce Mardi 16 juin, le sol haïtien pour réaffirmer l’engagement de la communauté internationale envers la sécurité et la stabilité du pays, une autre réalité s’impose avec une brutalité implacable : celle des chiffres, observe, dans son éditorial, Tanes DESULMA, directeur de la rédaction « ALTERNANCE MÉDIA «
Selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, plus de 2 300 personnes ont été tuées, 1 100 blessées, 99 autres enlevées et des centaines de milliers de déplacés depuis le début de l’année 2026. Derrière ces statistiques se cachent des familles décimées, des quartiers abandonnés, des enfants privés d’école et des centaines de milliers de déplacés forcés de fuir la violence des groupes armés qui étendent chaque jour davantage leur emprise sur le territoire national.
Pourtant, à l’aéroport Toussaint Louverture, les discours officiels étaient empreints d’optimisme. Le Premier ministre de facto Alix Didier Fils-Aimé a salué la visite d’António Guterres comme un « témoignage fort de solidarité » et un encouragement aux efforts visant à rétablir la sécurité, renforcer les institutions et organiser des élections démocratiques.
Mais au-delà de la diplomatie protocolaire, une question fondamentale s’impose : comment expliquer qu’après des décennies d’intervention, d’assistance internationale, de missions onusiennes, de résolutions du Conseil de sécurité et de promesses répétées, Haïti se retrouve aujourd’hui confrontée à l’une des plus graves crises sécuritaires de son histoire contemporaine ?
Le paradoxe est saisissant. Alors même que l’ONU reconnaît publiquement l’ampleur de la catastrophe humanitaire et sécuritaire, elle continue de défendre une stratégie dont les résultats demeurent largement invisibles pour la population. Chaque nouvelle mission est présentée comme un tournant décisif. Chaque nouveau plan est annoncé comme la réponse tant attendue. Pourtant, année après année, les groupes armés gagnent du terrain tandis que l’État perd le contrôle de portions toujours plus importantes du pays.
La récente décision du Conseil de sécurité de remplacer la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) par une Force de Réponse Globale (FRG) pouvant compter jusqu’à 5 500 membres en uniforme apparaît moins comme une démonstration de force que comme un aveu implicite de l’échec des mécanismes précédents. Changement de nom, changement de structure, mais la même question demeure : pourquoi les solutions internationales se succèdent-elles sans parvenir à produire les résultats promis ?
Du côté du gouvernement de facto, les contradictions sont tout aussi visibles. Les autorités continuent d’évoquer l’organisation prochaine d’élections démocratiques alors que des millions de citoyens vivent dans un climat d’insécurité permanente. Dans plusieurs régions du pays, les groupes armés contrôlent les routes, les activités économiques et parfois même les déplacements des populations. Dans ces conditions, les garanties minimales d’un processus électoral libre, transparent et inclusif paraissent encore largement hors de portée.
Au regard du droit international, la situation soulève des interrogations majeures sur les responsabilités respectives des autorités nationales et des partenaires étrangers. Le principe de protection des populations civiles, la promotion de l’État de droit et le respect des droits fondamentaux constituent des obligations régulièrement invoquées par les acteurs internationaux. Pourtant, sur le terrain, la population continue de payer le prix d’un système qui semble davantage produire des déclarations que des résultats tangibles.
La visite d’António Guterres intervient donc dans un contexte où les discours d’espoir peinent à masquer la profondeur du désastre. Les Haïtiens n’attendent plus des promesses. Ils réclament des actes. Ils n’attendent plus des communiqués. Ils demandent des résultats. Ils n’attendent plus des déclarations de solidarité. Ils veulent retrouver leur droit fondamental à vivre en sécurité.
L’histoire retiendra peut-être les images protocolaires de cette visite officielle. Mais elle retiendra surtout un autre bilan : celui d’un pays où des milliers de personnes ont été tuées, blessées ou déplacées pendant que les institutions nationales et internationales multipliaient les engagements sans parvenir à enrayer la spirale de violence.
Face à cette tragédie, la véritable question n’est plus de savoir combien de missions, de plans ou de sommets seront encore nécessaires. La question est désormais celle de la responsabilité politique et historique de ceux qui, malgré les moyens mobilisés et les promesses formulées, n’ont pas réussi à empêcher l’aggravation continue de la catastrophe haïtienne.
Et c’est précisément sur ce terrain que António Guterres et Alix Didier Fils-Aimé se retrouvent aujourd’hui confrontés au jugement le plus redoutable : celui des faits.