Le retour de Michel Joseph Martelly en Haïti, le mercredi 15 juillet 2026, après plusieurs années passées à l’étranger, n’a pas seulement marqué l’actualité politique. Il a surtout révélé le malaise d’une partie de la presse haïtienne, observe, dans son éditorial, Tanes DESULMA, directeur de la rédaction « ALTERNANCE MÉDIA « ….

À écouter certaines émissions de radio, à regarder certaines images diffusées à la télévision ou sur les réseaux sociaux, l’ancien président semblait revenir en conquérant. Les commentaires enthousiastes ont parfois pris le pas sur le rappel des faits. Les micros se sont tendus, les caméras se sont emballées, et l’on avait parfois le sentiment d’assister au retour d’un homme d’État triomphant plutôt qu’à celui d’un ancien président dont le parcours demeure entouré de lourdes controverses.

Cette séquence mérite d’être interrogée.

Car les faits sont publics, connus et documentés.

Le Canada a sanctionné Michel Martelly en novembre 2022, l’accusant d’entretenir des liens avec le crime organisé.

Le 20 août 2024, les États-Unis ont annoncé des sanctions contre l’ancien président haïtien, estimant qu’il avait abusé de son influence pour faciliter le trafic international de stupéfiants et soutenu des gangs armés. Washington considère que ces activités ont contribué à l’effondrement de la sécurité et à l’instabilité politique en Haïti.

Le 15 décembre 2025, le Conseil de l’Union européenne a également décidé d’inscrire Michel Martelly sur sa liste de sanctions.

À ces décisions internationales s’ajoute le rapport de l’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC), transmis au parquet de Port-au-Prince le 1er novembre 2024. L’institution recommande l’ouverture de poursuites pénales pour fausse déclaration de patrimoine après avoir relevé plusieurs incohérences, notamment concernant des comptes bancaires, des revenus et la traçabilité de certains flux financiers.

Enfin, Michel Martelly est convoqué par la Cour d’appel de Port-au-Prince dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat du président Jovenel Moïse. Cette convocation s’inscrit dans les investigations conduites par le juge Jean Denis Cyprien et ne préjuge pas de l’issue de la procédure.

Tous ces éléments constituent le contexte du retour de l’ancien président.

Pourtant, une partie de la couverture médiatique a semblé privilégier une autre narration.

Le récit d’un retour triomphal.

Le récit d’un homme qui retrouverait naturellement sa place au sommet de la vie politique.

Sur certaines antennes, les commentaires allaient déjà dans ce sens. Gary Pierre-Paul Charles, sur Scoop FM, a même évoqué « le retour du roi dans son palais ». D’autres journalistes ont insisté sur la popularité intacte de Michel Martelly, laissant parfois au second plan les sanctions internationales, les enquêtes officielles et les procédures judiciaires qui le concernent.

Chacun est libre de son analyse politique.

Mais aucun journaliste ne devrait être dispensé de son devoir de contextualisation.

Informer, ce n’est pas seulement raconter ce que l’on voit.

Informer, c’est rappeler ce que le public doit savoir.

Peut-on traiter le retour de Michel Martelly sans rappeler qu’il est sous sanctions américaines, canadiennes et européennes ? Peut-on évoquer son avenir politique sans mentionner le rapport de l’ULCC ou sa convocation devant la justice ? Peut-on construire un récit journalistique en laissant de côté des faits aussi essentiels ?

Ces questions méritent d’être posées.

Les images de l’aéroport soulèvent également une autre interrogation.

On y voit un commissaire de police afficher un large sourire en escortant l’ancien président. Des agents de l’immigration, des douanes, du personnel aéroportuaire et plusieurs voyageurs lui réservent un accueil chaleureux.

Ce contraste est frappant.

Combien d’anciens responsables de l’opposition, de militants politiques ou de défenseurs des droits humains ont, ces dernières années, été filmés, insultés ou humiliés dans ces mêmes aéroports, alors même qu’ils ne faisaient l’objet d’aucune sanction internationale ni d’aucune procédure judiciaire comparable ?

Pourquoi cette différence de traitement ?

Pourquoi cette bienveillance envers certains et cette sévérité envers d’autres ?

Ces interrogations dépassent le cas de Michel Martelly.

Elles concernent notre rapport collectif à l’information.

Lorsqu’une partie de la presse semble oublier les sanctions, les rapports officiels et les procédures judiciaires pour privilégier le récit d’un retour spectaculaire, elle prend le risque d’alimenter une forme de réhabilitation dans l’opinion publique.

Ce n’est pas à un média de condamner un homme.

Ce n’est pas davantage son rôle de contribuer à effacer le contexte dans lequel cet homme revient.

Le journalisme exige de la mémoire.

Une mémoire des faits.

Une mémoire des décisions de justice.

Une mémoire des rapports des institutions.

Une mémoire des sanctions internationales.

Sans cette mémoire, l’information devient une simple succession d’images et d’émotions.

Et lorsqu’une démocratie perd la mémoire de ses propres faits, elle ouvre la voie à toutes les réécritures de son histoire.

Au fond, le véritable débat n’est peut-être pas le retour de Michel Martelly.

Le véritable débat est celui-ci : une partie de la presse haïtienne est-elle en train de participer, consciemment ou non, à sa réhabilitation politique ?

C’est une question dérangeante.

Mais c’est précisément le rôle d’un éditorial que de la poser.

By Tanes DESULMA

Tanes DESULMA, Rédacteur en chef d’Alternance-Media, je suis diplômé en journalisme de l’ICORP et en droit public de l’École de Droit de La Sorbonne. Passionné par l’information et la justice, je m’efforce de proposer un journalisme rigoureux et engagé.

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