La justice ne doit pas seulement être indépendante. Elle doit aussi convaincre qu’elle l’est. Dans l’affaire tentaculaire de l’assassinat du président Jovenel Moïse, cette exigence prend une dimension particulière au moment où Michel Joseph Martelly comparaît devant le juge d’instruction Jean Denis Cyprien.

L’audition de l’ancien président, organisée le lundi 20 juillet 2026, pourrait apparaître comme une nouvelle étape dans une procédure judiciaire attendue depuis des années. Mais les informations recueillies et recoupées par Alternance Média dessinent une tout autre toile : celle de relations anciennes entre Michel Martelly, la famille Cyprien et les réseaux politiques de Thomazeau.

Aucune de ces relations ne permet, à elle seule, de conclure à une intervention irrégulière dans le dossier. Leur accumulation soulève néanmoins une question que la justice haïtienne ne peut évacuer : le juge Denis Cyprien pouvait-il entendre Michel Martelly sans déclarer préalablement les liens historiques attribués à leurs familles ?

Le fils d’un ancien maire influent de Thomazeau

Jean Denis Cyprien est originaire de Thomazeau. Il a effectué ses études primaires à l’École nationale de la commune avant de poursuivre ses études secondaires au lycée Jean-Jacques Dessalines, à Port-au-Prince.

Il est le fils de Jusier Cyprien, ancien maire de Thomazeau. En Haïti, le maire est aussi couramment appelé « magistrat communal », une appellation qui ne doit pas être confondue avec celle d’un magistrat de l’ordre judiciaire. Jusier Cyprien n’était donc pas juge, mais responsable municipal.

Selon les informations recueillies par notre rédaction, l’ancien maire occupait une place importante dans la vie politique et sociale de Thomazeau ainsi que dans les communes environnantes, notamment à Cornillon-Grand-Bois.

Sa personnalité demeure toutefois controversée. Plusieurs témoignages recueillis par Alternance Média l’associent aux structures locales du régime des Duvalier et à des actes de répression commis durant cette période. Ces accusations historiques, particulièrement graves, n’ont pas fait l’objet d’une décision judiciaire communiquée à notre rédaction.

Un proche de Michel Martelly

L’enquête d’Alternance Média met surtout en lumière les relations anciennes entre Jusier Cyprien et Michel Joseph Martelly.

D’après plusieurs sources concordantes, l’ancien maire de Thomazeau était un proche fidèle du chanteur devenu président. Michel Martelly l’aurait même appelé affectueusement et se serait appuyé sur lui lors de sa campagne présidentielle de 2010 dans cette circonscription électorale.

Jusier Cyprien aurait ainsi joué le rôle de relais politique local, contribuant à l’implantation de la candidature Martelly dans cette partie du département de l’Ouest.

Cette proximité ne constitue pas un détail secondaire. Seize ans plus tard, c’est devant le fils de cet ancien allié politique que Michel Martelly est appelé à s’expliquer dans l’un des dossiers criminels les plus sensibles de l’histoire contemporaine d’Haïti.

Le hasard judiciaire a parfois de ces coïncidences qui exigent davantage qu’un haussement d’épaules.

Une famille bien implantée dans les réseaux du PHTK

Les connexions politiques ne s’arrêtent pas à Jusier Cyprien.

Price Cyprien, membre de la famille, a été élu député sous la bannière du Parti haïtien Tèt Kale, le PHTK, formation fondée autour du pouvoir de Michel Martelly. La sœur du juge Denis Cyprien a, elle aussi, occupé des fonctions à la tête de la municipalité de Thomazeau en qualité d’agente exécutive intérimaire.

Selon les informations recueillies par notre rédaction, Denis Cyprien aurait par ailleurs exercé un rôle de conseiller juridique auprès de la mairie dirigée par sa sœur.

Si cette fonction est toujours exercée, elle mérite d’être clarifiée. La participation d’un juge à la gestion ou au conseil juridique d’une administration municipale dirigée par un membre de sa famille pourrait en effet soulever des interrogations sur sa compatibilité avec les obligations attachées à la magistrature judiciaire.

Il appartient au Conseil supérieur du pouvoir judiciaire de déterminer si une telle activité est conforme au statut et aux règles déontologiques applicables aux juges.

Le juge devait-il se déporter ?

Le cœur du problème est là.

Le juge Denis Cyprien a-t-il informé le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire et le doyen du tribunal de première instance de Port-au-Prince, Bernard Saint-Vil, des relations ayant existé entre son père et Michel Martelly ? A-t-il signalé les liens politiques de plusieurs membres de sa famille avec le PHTK ? Une procédure destinée à examiner l’opportunité de son déport a-t-elle été envisagée ?

À ce stade, aucune réponse officielle n’a été rendue publique.

Le déport d’un juge ne suppose pas nécessairement qu’une partialité soit démontrée. Il peut aussi répondre à une exigence de prudence, lorsqu’une relation personnelle, familiale ou politique risque de créer un doute raisonnable dans l’esprit du public.

Dans l’affaire Jovenel Moïse, où les soupçons d’ingérence, de manipulation et de protection politique se multiplient depuis cinq ans, l’apparence d’impartialité est presque aussi importante que l’impartialité elle-même.

Une comparution sous le signe du soupçon

Michel Martelly est rentré en Haïti le 17 juillet 2026, après plusieurs années passées à l’étranger. Trois jours plus tard, il comparaissait devant le juge Denis Cyprien.

Pour ses détracteurs, cette audition avait tout d’un passage obligé soigneusement balisé. Ils estiment que l’ancien chef de l’État connaissait parfaitement les liens historiques qui l’unissaient à la famille du magistrat et qu’il ne pouvait se sentir en terrain hostile.

Il serait cependant prématuré d’affirmer que le juge a volontairement protégé Michel Martelly ou que l’issue de la procédure était fixée à l’avance. En revanche, les éléments révélés par notre enquête sont suffisamment sérieux pour que les autorités judiciaires apportent des explications publiques.

Car une justice qui refuse d’expliquer ses propres zones d’ombre finit toujours par les agrandir.

Une transparence devenue indispensable

La question dépasse désormais Michel Martelly et Denis Cyprien. Elle concerne la crédibilité de toute l’institution judiciaire.

Dans un dossier aussi grave que celui de l’assassinat d’un président de la République, aucun doute raisonnable ne devrait être laissé sans réponse. Les liens familiaux, politiques et institutionnels susceptibles d’affecter la perception d’une procédure doivent être déclarés, examinés et, si nécessaire, conduire au retrait du magistrat concerné.

Au moment de la publication de cette enquête, Alternance Média n’avait obtenu aucune réaction du juge Jean Denis Cyprien, de Michel Joseph Martelly, du CSPJ ni du doyen Bernard Saint-Vil sur les faits et les interrogations présentés dans cet article.

Leur droit de réponse demeure ouvert et sera publié dans les mêmes conditions de visibilité.

La justice haïtienne peut choisir la transparence. Ou laisser prospérer l’idée que, pour certains puissants, comparaître devant un juge revient parfois à revenir en famille.

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