Dans un pays meurtri par l’insécurité, les crises politiques et l’effondrement des institutions publiques, certaines initiatives citoyennes rappellent encore que la mémoire peut être un acte de résistance. Ce lundi 18 mai 2026, à l’occasion du 223ème anniversaire du drapeau haïtien, la plateforme « Fanm Angaje pou Ayiti » a transformé une journée commémorative en un véritable plaidoyer pour la transmission historique, la reconnaissance des femmes et la reconstruction du lien social.

Selon l’envoyé spécial de la rédaction, plus de quatre mille drapeaux haïtiens et près de 600 T-shirts ont été distribués à une foule composée majoritairement de jeunes, d’enfants et de personnes âgées. Malgré le climat de peur qui continue de paralyser plusieurs régions du pays, des centaines de citoyens ont convergé vers Delmas pour participer à cette activité devenue, au fil des années, un rendez-vous mémoriel et civique.

Mais au-delà de la célébration patriotique, c’est une autre lecture de l’histoire nationale que les organisatrices ont voulu imposer dans l’espace public : celle des femmes longtemps effacées du récit officiel de l’indépendance haïtienne.

Sous des chapiteaux décorés aux couleurs du bicolore, une exposition de tableaux mettait à l’honneur les grandes figures de la révolution haïtienne : Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines, Alexandre Pétion, Henry Christophe, mais aussi — et surtout — Marie-Claire Heureuse Félicité, Sanité Bélair, Suzanne Simone Baptiste Louverture, Marie-Jeanne Lamartinière et Catherine Flon, la couturière du drapeau haïtien.

Dans les allées de l’exposition, historiens, médiateurs culturels, artistes et écrivains racontaient au public les trajectoires de ces femmes souvent absentes des manuels scolaires et marginalisées dans la mémoire collective. Plusieurs visiteurs ont ainsi découvert des visages et des noms méconnus de l’histoire nationale.

L’initiative a suscité de nombreuses réactions d’enthousiasme. Des participants ont salué « une activité nécessaire » dans un pays où la jeunesse grandit souvent sans repères historiques solides. D’autres ont remercié les dirigeantes de « Fanm Angaje pou Ayiti » pour « leur engagement constant » en faveur de la culture et de l’éducation citoyenne.

Car l’organisation ne limite pas son action au devoir de mémoire. Se définissant comme une plateforme de défense et d’accompagnement des femmes, « Fanm Angaje pou Ayiti » affirme vouloir agir sur plusieurs fronts : la formation professionnelle, l’autonomisation économique, l’éducation culturelle et le développement intellectuel des femmes haïtiennes.

Quelques jours avant cette commémoration, le 11 mai dernier, la plateforme avait d’ailleurs signé un accord avec le ministère du Commerce et de l’Industrie. Cet engagement vise à renforcer l’accompagnement des femmes à travers la formation professionnelle, l’encadrement administratif et la régularisation des activités génératrices de revenus.

Dans un État souvent défaillant, ces organisations de terrain occupent progressivement un espace laissé vacant par les pouvoirs publics. Elles deviennent des structures d’entraide, de transmission et parfois même de cohésion nationale.

À Delmas, ce lundi, il ne s’agissait donc pas seulement de commémorer le drapeau créé le 18 mai 1803 à l’Arcahaie. Il s’agissait aussi de rappeler qu’aucune nation ne peut survivre durablement en effaçant une partie de sa mémoire — et encore moins les femmes qui ont contribué à la construire.

Par son ampleur populaire, son contenu historique et son ambition sociale, « Fanm Angaje pou Ayiti » confirme qu’elle n’est plus simplement une organisation communautaire. Elle s’impose désormais comme une véritable institution citoyenne, investie d’une mission d’intérêt public dans une Haïti en quête de repères.

Et dans le tumulte du présent, cette reconquête de la mémoire ressemble déjà à un acte politique.

By Tanes DESULMA

Tanes DESULMA, Rédacteur en chef d’Alternance-Media, je suis diplômé en journalisme de l’ICORP et en droit public de l’École de Droit de La Sorbonne. Passionné par l’information et la justice, je m’efforce de proposer un journalisme rigoureux et engagé.

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