ÉDITORIAL – En démocratie, un journaliste n’a pas pour mission de protéger le pouvoir, mais d’interroger son action. En s’attaquant à Lunie Joseph plutôt qu’aux questions qu’elle soulève sur la protection des ressortissants haïtiens à l’étranger, les défenseurs de la ministre des Affaires étrangères, Raina Forbin, déplacent le débat sans y répondre. La rédaction d’Alternance Média apporte son soutien plein et entier à une journaliste qui exerce son métier en s’appuyant sur des faits publics, vérifiables et d’intérêt général.

La première victime des campagnes de discrédit n’est jamais un journaliste. C’est le débat public.

Depuis plusieurs jours, la journaliste Lunie Joseph est la cible de multiples attaques sur les réseaux sociaux après avoir dénoncé ce qu’elle considère comme les insuffisances de la diplomatie haïtienne face aux violations des droits de ressortissants haïtiens à l’étranger. Son « crime » ? Avoir rappelé des faits que chacun peut vérifier et posé une question qui relève de l’intérêt général : que fait la diplomatie haïtienne lorsque des citoyens haïtiens sont victimes d’atteintes à leurs droits fondamentaux ?

La vidéo montrant un migrant haïtien transporté dans des conditions humiliantes par des agents de la Direction générale des migrations en République dominicaine a été largement diffusée. Quelques jours plus tard, un ressortissant haïtien perdait la vie lors d’une intervention des forces de l’ordre dominicaines, dans des circonstances qui ont suscité une vive émotion et appellent toute la lumière. Ces événements ne relèvent ni de la rumeur ni de l’imagination : ils ont été documentés et largement relayés.

À partir de ces faits, Lunie Joseph a interrogé le silence de la ministre des affaires étrangères, Raina Forbin. Une démarche qui relève pleinement de la mission de la presse.

Une interpellation fondée sur le droit

La journaliste n’a pas construit son argumentaire sur des considérations personnelles. Elle s’est placée sur le terrain du droit international.

La Convention de Vienne sur les relations consulaires de 1963 reconnaît aux autorités consulaires la mission de protéger les intérêts de leurs ressortissants à l’étranger. Cette protection peut prendre la forme de démarches diplomatiques, d’une assistance consulaire, de protestations officielles ou de demandes d’explications adressées aux autorités concernées lorsque des droits fondamentaux paraissent avoir été méconnus.

La jurisprudence internationale, notamment l’arrêt LaGrand (Allemagne c. États-Unis) rendu par la Cour internationale de Justice en 2001, rappelle l’importance de la protection consulaire et des obligations qui en découlent.

C’est sur ce fondement que Lunie Joseph s’interroge : pourquoi la diplomatie haïtienne est-elle restée si discrète face à des situations ayant profondément choqué l’opinion publique ?

L’essentiel ne doit pas être occulté

Les débats sur la gestion administrative du ministère ne sauraient occulter l’essentiel. La mission première d’une diplomatie n’est pas de communiquer sur des réformes internes, mais de défendre les intérêts de l’État et d’assurer la protection diplomatique et consulaire de ses ressortissants partout où leurs droits sont menacés.

C’est précisément sur cette mission régalienne que porte l’interpellation de Lunie Joseph.

Tant que des Haïtiens continueront d’être victimes de traitements dégradants, de violences ou de violations de leurs droits sans réaction diplomatique forte, le bilan de la chancellerie restera inévitablement sujet à débat.

Attaquer la journaliste ne répond pas aux questions

Les critiques adressées à Lunie Joseph ne répondent à aucune des interrogations qu’elle soulève.

La véritable question n’est pas de savoir si une journaliste a eu l’audace de demander des comptes à une ministre. La véritable question est de savoir quelles démarches diplomatiques ont été entreprises pour défendre des citoyens haïtiens confrontés à des violations de leurs droits à l’étranger.

Dans une démocratie, les responsables publics sont comptables de leurs actes. Les journalistes, eux, sont comptables de leurs informations.

Sur ce point, les faits évoqués par Lunie Joseph sont publics, documentés et vérifiables.

Le soutien d’Alternance Média

La rédaction d’Alternance Média exprime son soutien total et entier à Lunie Joseph face aux attaques dont elle fait l’objet pour avoir exercé son métier avec indépendance.

Nous défendons le droit de tout journaliste à enquêter, vérifier, analyser et interpeller les pouvoirs publics sans subir d’intimidation ni de campagnes de discrédit.

La liberté de la presse ne consiste pas à relayer les communiqués officiels ; elle consiste à poser les questions qui dérangent lorsque l’intérêt général l’exige.

Parce que défendre une journaliste attaquée pour son travail, c’est aussi défendre le droit des citoyens à être informés.

Et parce qu’une démocratie solide ne se construit jamais en faisant taire les voix critiques, mais en répondant, avec des faits et des arguments, aux questions qu’elles soulèvent.

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